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dimanche 13 octobre 2013

Le meurtre de Brux (1906)

Le crime

C'était la nuit du 5 au 6 mars 1906, nous étions à Brux, dans une maison bourgeoise du bourg de la commune.
La vieille dame Gaschet, un peu sourde, fut violemment frappée, s'éveilla et crut que son mari, dormant à ses côtés, était devenu subitement frappé de folie.
— Es-tu fou, Gaschet ? s'écria-t-elle.
Dans le pénombre, elle ne distinguait aucun mouvement, et son mari ne répondait pas. Prise de panique, elle appela au secours, et sa belle-fille, qui dormait dans une chambre à l'étage supérieur, descendit rapidement. A la lumière d'une lampe, la femme, horrifiée, ne cacha sa surprise lorsqu'elle aperçut le visage ensanglanté de son beau-père, qui gisait immobile dans le lit. A son tour, elle crut que sa belle-mère avait été prise d'un accès de folie !

On réveilla un voisin qui se rendit à Couhé, d'où on ramena le docteur Tabakian.

A son arrivée, on s'aperçut que la serrure de la porte avait été détachée à l'aide d'un ciseau de menuisier, et on se persuada à ce moment-là qu'il s'agissait en fait d'une tentative de meurtre !

Les blessures de M. Gaschet étaient horribles : chacune d'entre elles avaient 4 cm de largeur, et n'avaient épargné ni le visage ni le reste du corps : le visage, le cou, l'épaule gauche et la poitrine étaient couverts d'énormes plaies et il perdait du sang par la bouche. Les premiers examens indiquèrent qu'il avait la mâchoire fracturée en deux endroits, plusieurs côtes avaient été brisées, et l'un des fragments avait atteint la plèvre et avait peforé le poumon, entraînant une hémorragie interne et une pneumonie traumachique.

Il devint évident qu'un malfaiteur s'était introduit dans la maison à la faveur de l'obscurité. Il devait bien connaître les lieux, pénétrant dans la chambre des maîtres de maison, dans l'intention sans aucun doute de fouiller les tiroirs où les époux Gaschet avaient l'habitude de caché l'argent destiné aux dépenses courantes. On pouvait même espérer y trouver une somme importante reçue par Gaschet à la foire de Couhé, le 21 février précédent.

A priori dérangé dans son ouvrage, le malfaiteur s'était approché du lit des époux Gaschet, et, pour ne pas être reconnu, les avait frappé avec une violence inouïe avec une arme inconnue, probablement une masse.

La blessure reçue par Mme Gaschet, sur le dos de sa mai gauche, avait laissé une trace caractéristique, comme une empreinte d'un instrument métallique, ni tranchant, ni pointu, telle laissée par une masse ou un marteau. 


Gaschet, lui, ne devait survivre que deux jours, mourant le 8 suivant.


Les époux Gaschet étaient deux vieillards appréciés dans le bourg de Brux. Il y vivaient seuls, avec une jeune domestique de 16 ans, et leurs enfants, qui demeuraient loin, venaient bien les voir, mais accidentellement. Ils étaient charitables et n'avaient aucun ennemi. Leur situation de fortune venaient de la vente de leurs récoltes — ils étaient agriculteurs.


L'enquête


L'état des lieux avait révélé que l'assassin, venant à travers champs, avait pénétré dans le jardin qui surplombait la maison, par un mur à moitié éboulé. Un carreau d'une fenêtre, placé de côté, avait été enlevé, et l'auteur du crime, passant la main à travers l'ouverture, avait fait joué l'espagnolette et été entré dans une chambre inhabitée. La porte de cette pièce était fermée à clé, il alluma une bougie, qu'il plaça dans le clivage d'une chaise, et entreprit de pratiquer des trous autour de la serrure, à l'aide d'une tarière. En coupant les intervalles entre les trous à l'aide d'un ciseau à bois ou d'un couteau, il parvint à détacher la serrure fermée et ouvrit la porte. Il laissait, néanmoins, des gouttes de cire à même le sol et sur ses instruments.


Il se dirigea sans bruit ni heurt à travers les pièces encombrées de meubles, ce qui témoignait d'une connaissance préalable des lieux. Arrivé dans la chambre des hôtes de la maison, il les frappa dans les circonstances que l'on sut, pour ne point être dérangé dans sa fouille. Mais les cris de Mme Gaschet interrompirent son méfait.


Les soupçons se portèrent assez rapidement sur un des anciens journaliers de M. Gaschet : François Ernest Didier, homme robuste, connu pour son caractère sournois et brutal, besogneux, privé de toute considération dans le pays et d'une réputation de maraudeur et de voleur, qui habita Brux pendant 7 ans, avant de s'installer à Vaux quelques mois plus tôt.


Interrogé sur son emploi du temps, Didier prétendit avoir quitté son chantier de la Bonvent, le lundi au soir, où il cassait des cailloux, pour se rendre à Brux, puis au village de la Garde où l'appelaient ses affaires. Il était rentré chez lui, à Vaunoir, situé à plus de 7 km, vers 11 heures du soir et s'était couché dans son lit, où dormait déjà son épouse. Le lendemain matin, il devait se lever à 5 h 30 pour se rendre de nouveau à la Bonvent. Toutefois, sa femme, interrogée par la justice, déclara que son mari non seulement avait découché cette fameuse nuit, et qu'elle ne le revit que le mercredi soir. Confronté à ses contradictions, l'homme reconnut que pour ne pas déranger sa femme, il s'était contenté de coucher dans le foin, dans une dépendance de sa maison. Malheureusement pour lui, les gendarmes découvrirent que le foin n'avait pas été foulé et qu'aucun signe de couchage récent ne fut constaté.


Mais ce fut une autre charge qui confondu le coupable. En fait, le mardi matin 6 mars, vers 8 heures et demie, il travaillait à son chantier de la Bonvent, lorsqu'il fut rejoint par le sieur Guillaumet, entrepreneur de travaux, qui l'employait à l'extraction et au cassage de cailloux. Là, le suspect avait fait un récit détaillé de l'attaque de la veille, en indiquant dans le détail que le malfaiteur avait pénétré par une porte de derrière. Or, à cette heure-ci, Didier n'avait pu rencontré quelqu'un au courant des faits. Didier nia avoir rencontré Guillaumet le matin, mais plutôt l'après-midi, lorsque la nouvelle de l'agression des Gaschet s'était répandue dans la campagne. Didier disait l'avoir appris du sieur Braud, mais ni le sieur Braud, ni le sieur Guillaumet, ne donnèrent raison au suspect.


Suite à son arrestation le 8, jour du décès de la victime, son domicile fut perquisitionné le 11 mars. Les gendarmes y trouvèrent, non sans mal, une tarière (portant les inscriptions "Cholet" et "11 lignes"), dont l'accusé reconnut en être le propriétaire. Des taches récentes de bougie étaient apparentes, identiques à celles trouvées à même le sol dans la maison des Gaschet.

Il fallut une étude mené par deux experts, qui reconnurent que cette tarière avait bien été celle utilisée lors du méfait. Elle présentait, en effet, des ébréchures sur l'un de ses couteaux, dont la forme et les dimensions étaient caractéristiques.

Enfin, on s'alarma sur le fait que Didier, de par son métier, avait l'habitude de se servir d'une masse pour casser le cailloux. Hors, c'était bien avec ce type d'objet que les blessures avaient été faites aux époux Gaschet. Lors du procès, on rapprocha l'un de ses masses, trouvées à son domicile, de la main de Mme Gaschet, et on constata, bien qu'il ne s'agissait pas d'une charge accablante, que la masse et la blessure correspondaient.


Dès le premier jour du crime, on avait été frappé par l'attitude du sieur Didier. Il s'était trouvé à la foire de Couhé, le jour où Gaschet avait reçu publiquement une forte somme d'argent. Il se mit à parler de détails du méfait, qu'il n'était pas censé connaître, discutant avec des gens dont il n'était pas particulièrement proche ou apprécié, s'inquiétant même, par exemple, de savoir si on avait trouvé des traces de pas sur la gelée du jardin.


Malgré ces lourdes charges, Didier nia être l'auteur de ce crime. Marié et père de famille, même s'il avait la réputation d'un homme violent et brutal, était un ouvrier laborieux. Toutefois, mésestimé, on lui reprochait d'être l'auteur de nombreux vols dans la région, d'après le maire de Vaux, dont il habitait la commune depuis septembre 1905.


Le procès


Le procès s'ouvrit le 21 novembre au tribunal de la cour d'Assises de Poitiers, présidé par M. Masquerier, conseiller à la Cour, assisté de MM. Chateignier et Pallu. L'accusation fut portée par l'avocat général Marquet, tandis que le défense était assuré par Me Georgel.


54 témoins furent cités à comparaître durant celui-ci, tant du côté de la défense, principalement des témoins de moralité :

  • MM. Dastre fils, camionnier à Chez-Coudret de Brux et Alexandre Guillet, cantonnier à Massé de Chaunay, ne connaissaient pas très bien l'accusé ;
  • M. Henri Giraud, charron, rue Champagne, à Poitiers,
  • MM. Gabriel Beau, propriétaire à la Garde de Brux, Dury, journalier au même lieu, Victor Leblanc, propriétaire à Brux, Alexandre Dubois, chef cantonnier sur la ligne d'Orléans, à Poitiers, Joseph Allain, rentier à Vaux, Maximin Vincent, cultivateur à  la Tonnelle de Vaux, Célestin Nicouleaux, cultivateur à Guéfait de Vaux, Pasquinet, marchand de bois à Pannière de Chaunay, Louis Gobain, propriétaire cultivateur à la Garaudière de Vaux, Alexis Chartier, instituteur à la Trimouille, puis directeur d'école à Montmorillon, Auvin, propriétaire aux Renardières de Rom, Jean Guichard, marchand de bois, à Lépinier de Vaux, furent essentiellement appelés à la barre pour déclarer n'avoir « rien à reprocher à l'accusé » ;
que celui de l'accusation :
  • M. Théophile Roy, maréchal des logis de gendarmerie à Couhé, fut celui qui fut informé du méfait et qui conduisit l'enquête ;
  • MM. Ferdinand Fouet et Jean Pedron, gendarmes à Couhé, furent chargés d'interroger Didier. Il auditionna notamment la femme Didier, qui, après lui avoir menti pour couvrir son mari, revint sur ses déclarations. Ils saisirent au domicile de Didier une tarière portant des traces de bougie sur la poignée et des traces rouges sur le pas de vis ;
  • docteur Tabakian, à Couhé, fut appelé aurpsè des blessés auxquels il donna les premiers soins ;
  • docteur Périvier, à Civray, procéda aux constations médico-légales et à l'autopsie de Gaschet ;
  • Mme Rosalie Mironneau, veuve Gaschet, rentière à Sommières-du-Clain, bien que convoquée, ne put se présenter au tribunal, au prétexte que son état de santé ne lui permettait pas ;
  • Augustine Foucher, domestique à Sommières, chez M. Lucquiaud, gendre de Mme Gaschet, était lors du crime la domestique du couple Gaschet. Le 9 décembre 1905, vers 9 heures du soir, cette jeune fille avait aperçu un homme dissimulé dans le jardin de ses maîtres, qui s'était enfui à son appel. Les époux Gaschet, ayant pris peur, avait fait fermer les fenêtres donnant sur ce jardin. C'est également elle qui avait constaté l'absence d'un carreau à l'une des fenêtres, dix jours avant le crime ;
  • M. Aristide Masson, maréchal à Brux,
  • MM. Léger Maurice, professeur à l'école de médecine de Poitiers, René Belaud, charron à Civray, Louis Chagnaud, serrurier à Civray, Ernest Sauroy, mensuisier, 10 boulevard Solférino à Poitiers, et Vignaud, serrurier, rue de la Cathédrale, à Poitiers, furent les experts en charge de caractériser la fameuse tarière découverte chez Didier. Ils se confrontèrent au procès, n'arrivant pas à faire l’unanimité entre eux. La polémique vint de M. Sauroy, qui, aux Assises, devant les jurés, déclara qu'il ne s'agissait pas de la tarière qu'on lui avait confié précédemment à son examen, le 2 août. Vignaud et Chagnaud, n'hésitèrent pas le contredire et Sauroy, la mine désolé, finit par avouer s'être trompé. On arriva enfin à la conclusion que la tarière de Didier, présenté devant les jurés, était "presque"certainement celle qui a servi à faire les trous dans la porte des Gaschet, mais cet incident faisait le beurre de la défense ;
  • M. Charles Mulard, négociant en tissus à Civray, avait constaté que les rideaux des Gaschet avaient été déchirés, et non coupés, certainement par l'accusé lorsqu'il fut surpris par le réveil de la dame Gaschet ; 
  • M. Auguste Vétault, cultivateur à Brux, avait rencontré Didier la veille du crime, qui lui avait indiqué qu'il allait coucher à la Garde ;
  • selon Pierre Desouches, sans profession, de Brux, Didier devait ignorer la présence de la bru des Gaschet le soir du crime ;
  • à Mme Marie Rocher, veuve Desouches, de Brux, Didier avait demandé des nouvelles des Gaschet, la veille du crime ;
  • Mme veuve Petit, épicière à la Garde de Brux, eu la visite de Didier le 5 mars au soir, vers 7 heures. Il portait des sabots, et malgré une invitation de l'hôtesse, il préféra dîner, dit-il, chez son beau-père au Peux. Finalement, il se ravisa et, comme il était tard, il lui dit qu'il irait plutôt chez lui, à Vaunoir ;
  • Mme Marie-Clémentine Lamy, femme Didier, sans profession, à Vaux, épouse de l'accusé ;
  • Mme veuve Foucher, sans profession, à la Vaunoir de Vaux, voisine de l'accusé, ne l'a point entendu rentrer le soi du crime ;
  • Mme Hérault, rentière et ménagère au même lieu ;
  • M. Alphonse Guillon, domestique à la Martinière de Rom, avait rencontré l'accusé le matin du crime. Celui-ci lui avait dit qu'une bande de "gens sans aveu" parcourait le pays ;
  • M. Pierre Cartais, propriétaire  cultivateur au Roty de Brux ;
  • M. Chéri Guillaumet, entrepreneur à Chaunay, était l'employeur de l'accusé ;
  • M. Louis Braud, domestique à Brux, 26 ans, apprit, dit-il, le crime de la bouche de Didier dès le matin même, ce que nia l'accusé ;
  • M. Auguste Morisson, domestique à la Raffinière de Brux, avait vu Didier venant dans la direction de la Vaunoir, le 7 mars vers 6 heures et demi du matin ;
  • M. François Beau, cultivateur au Roty de Brux, confirma les déclarations du précédent témoin — « Ce n'est pas vrai » dit Didier ;
  • M. Léon Vétaux, cantonnier au Peux de Brux, rencontra l'accusé vers 7 heures un quart entre le Peux et Brux, et Didier lui avait demandé des nouvelles des Gaschet ;
  • M. Philibert Gaschet, receveur de l'enregistrement à Thouars, fils des victimes, déclara au procès : « Quand j'arrivai, la rumeur publique indiquait Didier comme l'auteur du crime. Mon père était très bon pour lui. Didier vint le 7 mars au main, voir mon père avant sa mort. Il resta environ à deux mètres de distance, alors que les autres venaient serra la main du mourant. En regardant la déchirure du lit, l'accusé fit remarque que l'assassin devait être très grand. Je l'ai examiné très attentivement tet lui ai trouvé  une attitude très embarrassé ». Son épouse quant à elle, Marie-Justine Desouches, se trouvait chez ses beaux-parents le soir du crime ;
  • M. Delphin Gaschet, propriétaire à Neuville-de-Poitou, autre fils des victimes, confirma les déclarations de son frère ;
  • Mme Berthe Gaschet, épouse Lucquiaud, à Sommières, fille des victimes, constata également la distance qu'avait pris Didier lorsque celui-ci était venu son ancien employé mourant, alors que tous les autres visiteurs l'approchaient ;
  • M. Pierre Rogeon, fermier à Estivault de Romagne, était avec Didier lorsque celui-ci rendit visite au mourant. Didier, semblait-il, était plus intéressé aux traces laissées par le malfaiteur, que par la victime elle-même ;
  • M. Aristide Baritaut, maréchal à Brux, fut témoin de l'échange entre Didier et Pierre Motillon, qui avait accusé ce dernier d'être l'auteur du crime ;
  • M. Pierre Motillon, cultivateur à Brux, avait interpellé Didier le lendemain du crime, et lui aurait dit ! « Est-ce toi qui as tué M. Gaschet ? — Non, lui avait répondu Didier, car je l'aimais trop pour cela » ;
  • Mme Louise Alligné, femme Bonnin, à Brux, s'entretenait du crime avec Didier, et celui-ci lui aurait déclaré que « les coups ont dû être portés avec un marteau ou une masse » et que « celui qui a frappé Gaschet devait être grand parce que les rideaux ont été déchirés près du ciel ». Didier confirma peu ou prou ses paroles, et déclara qu'il avait lui même mesuré, en levant la main, la hauteur de la déchirure, en rendant visite au mourant. Delphin Gaschet, rappelé à la barre, nia que Didier avait approché d'aussi près le rideau et le lit du mourant qui se trouvait à côté ;
  • M. Pierre Millet, cultivateur à la Pérauche de Brux, était avec Didier, le 10 mars, et ils discutaient ensemble du crime. Didier, pour lui expliquer, lui fit un plan de la disposition sur le sol, avec son couteau — « C'est faux ! » dit Didier, mais le témoin était formel. Didier aurait ajouté que « si j'avais voulu voler Gaschet, je l'aurais pu vingt fois... Je connais la maison très bien. Je sais où Gaschet met son argent... D'ailleurs, il avait très peu d'argent chez lui, je l'ai vu l'autre jour sortir de la poste avec son livret de caisse d'épargne à la main » — « Le témoin ment » indiqua Didier. Pourtant, le témoin n'en démord pas. De plus, c'est par Didier que Millet apprit l'existence d'un carreau manquant à l'une des fenêtres, ainsi que l'utilisation d'une tarière pour forer la porte autour de la serrure, ce que Didier n'aurait certainement pas dû savoir. Enfin, Millet avait également remarqué, le 10 mars, que Didier était blessé à la main gauche, ce que l'accusé reconnut, toutefois, affirma-t-il, cette blessure était due à un éclat de pierre ;
  • M. Jean Toulat, propriétaire aux Bernards de Couché, affirma que lui appartenait un coup-foin que Didier prétendait avoir découvert sur la route. Le témoin affirma pourtant qu'il lui avait été pris chez lui. Me Georgel, à ce stade du procès, s'irrita contre le témoin. Il accuse l'accusation de faire venir à la barre des témoins qui déposaient à l'occasion de vols dont l'accusé n'avait pas à répondre, n'étant pas l'objet du procès. Ce témoin, répliqua le président, était un témoin de moralité, qui ne devait témoigner que de moralité de Didier ;
  • M. Alexandre Vétaux, propriétaire au Grand-Vion de Brux, autre témoin de moralité, n'était là que pour imputer un autre vol à l'accusé : une scie, que Didier affirmait avoir acheté à Couhé ;
Nous en étions alors au deuxième jour du procès. Ce 22 novembre, en deuxième séance, l'audience ouvrit à 1 heure et demie. Le prétoire fut littéralement envahi, les sentinelles débordées, et on se croyait revenu aux jours de l'affaire Monnier. Didier n'apparaissait pas fier d'avoir attiré une foule pareille au Palais. Complètement abattu, il attendait le verdict.

De nouveau, on entendit les experts qui ne s'étaient pas tous trouvé unanimes au sujet de la tarière, histoire de ne pas laisser de doute, suite à l'incident Sauroy de la veille. Finalement, on réitéra l'annonce : c'était bien la tarière de Didier qui avait causé les perforation dans la porte des Gaschet. Me Georgel était abattu : il avait demandé l'avis d'un expert de la Faculté, ce qui lui avait été refusé. Le président de la cour lui avait indiqué, en guise de réponse, que des experts étaient mieux placés qu'un professeur pour répondre aux interrogations des jurés. — « Je m'incline... » dit Georgel.

Le réquisitoire de Me Marquet fut marqué par une vive émotion. Il avait le devoir de justice social à remplir et il n'était pas l'avocat de la famille Gaschet, dont l'un des membres leur avait été arraché. Il était l'avocat de tous, l'avocat de la vie humaine, l'avocat de la liberté ! Il termina un dur réquisitoire envers Didier, parlant des soupçons contre lui, des propos que l'accusé avait tenu, et des preuves irréfutables l'accablant, et réclama du jury un verdict sévère.

La plaidoirie de Me Georgel fut tout aussi émouvante, parlant d'un homme dont tout accable, ainsi que l'honorabilité d'une victime, dont le ou les assassins restent inconnus. Il tendit à prouver que les charges contre son client restaient flous, tant l'endroit où il passa la nuit du 5 au 6 mars, qu'aux traces laissées sur la tétière de la serrure et des trous constatés sur le chêne de la porte fracturée. Devant les incidents de la veille, il estimait que la tarière de Didier n'avait pas été formellement identifié comme étant celle qui avait servi à l'effraction. Un incident vint marquer la fin de sa plaidoirie. Alors que Georgel donnait lecture à un rapport rédigé par M. Bellot, charron, qui venait contredire la conclusion des experts, le président lui fit observer que, dans sa conclusion, Georgel avait sauté un mot, et ainsi, la phrase qu'il avait lu avait pris le sens contraire de ce qui était écrit. Me Georgel démentit le non-sens de la phrase : peu importait comment on lisait la phrase, ce rapport venait contredire les charges retenues contre son client !
Vexé, le président appela ledit Bellot à la barre, qui avoua avoir donné à sa phrase, par inadvertance, le sens opposé à ce qu'il voulait donner. — « Je suis charron, je vais vous faire des trous... donnez-moi une planche... », histoire d'avouer que toute cette paperasserie le dépassait. On rit dans la salle. L'avocat de la défense se plaignit du président, menaça de quitter l'audience —  « il s'agit de la tête d'un homme, en ce moment, il ne faut pas l'oublier ! ». Son interlocuteur s'inclina, s'excusant et invitant Me Georgel a continué —  « je suis trop respectueux des droits de la défense pour me permettre de vous interrompre, maître, sans utilité réelle... J'aurais pu bien des fois déjà vous faire quelques petits observations, je m'en suis gardé... Mais ici vraiment, il y avait nécessité, me semble-t-il, à signaler une erreur aussi grossière que celle commise par M. Bellot, L'incident est clos, vous avez la parole ». L'avocat reprit. L'accusé, semblait-il dire, l'était tout au plus par sa réputation de maradeur. Or, jamais pourtant le moindre plainte contre lui fut déposé en gendarmerie. C'est pourtant Me Georgel plaida pour l'acquittement, pur et simple.

Le verdict

Après une demie-heure de délibérations, les jurés apportèrent un verdict affirmatif sur les deux questions principales portées contre l'accusé, avec admissions toutefois de circonstances atténuantes. La cour condamna Didier à 20 ans de travaux forcés. Elle le dispensa toutefois de l'interdiction de séjour.

Didier, Gaschet, et moi !

Auguste Gaschet, victime de ce crime, fils de Jean et d'Adélaïde Aimé, naquit le 7 décembre 1829 à Champagné-Saint-Hilaire. Il avait épousé, le 6 octobre 1852, à Brux, Rosalie Eugénie, née le 15 novembre 1834 à Brux, fille de Pierre François et de Marie-Magdeleine Didier. De leur union, étaient nés :
  1. Philbert Lucien Gaschet, né le 22 août 1853 à Brux, et était receveur d'enregistrement des domaines et du timbre à Goderville, en Seine-Maritime, lorsqu'il épousa, le 6 novembre 1888, à la Chapelle-Bâton, Marie-Justine Desouches. Au moment du crime, il exerçait la même profession à Thouars (Deux-Sèvres) ;
  2. Marie-Eugénie Adélaïde, née le 18 mai 1856 à Brux et morte au même lieu le 16 septembre 1858 ;
  3. Auguste Eugène, né le 12 janvier 1860 à Brux et décédé le 21 janvier 1864 au même lieu ;
  4. Marie-Berthe, née le 22 juillet 1862 à Brux, épousa, le 18 octobre 1886, audit lieu, Auguste Lucquiaud, propriétaire à Sommières, fils de Jacques et d'Alexandrine Touron ;
  5. Pierre Hippolyte Delphin, né le 9 septembre 1869 à Brux, était, en 1906, propriétaire à Neuville-de-Poitou, et fut l'époux de Jeanne Marie Angèle Rachel Brault ;
François Ernest Didier, fils de Louis et de Marie Chassard, naquit le 7 décembre 1873 à Vaux. Il épousa, le 24 octobre 1893, à Brux, Marie-Clémentine Lamy. Au moment du crime, il avait donc 33 ans.

Dans l'immense buisson de la vie, il apparaissait peu probable le fait suivant : à savoir, que les deux victimes, Auguste Gaschet, Rosalie Mironneau, leur agresseur François Ernest Didier, et votre serviteur (moi, hein), sommes liés par un grain du destin, disons plutôt par un ancêtre en commun, François Didier, époux de Perrette Mironneau, dont la descendance se répandit autour de la paroisse puis commune de Vaux. Rosalie Mironneau est même descendante plusieurs fois de cet aïeul commun, dont toute l'histoire n'est cependant pas encore écrite. Un exemple (ci-dessous) vous permettra de vous faire une idée :


Impressionnante ironie du destin !



Sources :

  • La Semaine, 11 & 19 mars, 25 novembre 1906 ;
  • Archives départementales de la Vienne ;

vendredi 14 décembre 2012

Le meurtre de Château-Garnier (1881)

Souvenez-vous. Il y a quelques temps, j'avais pris la plume (ou plutôt le clavier) pour reprendre l'histoire du sieur Clément, coupable d'un double meurtre (sa femme et sa domestique) à Usson-du-Poitou en 1892. On évoquait son oncle, condamné pour le meurtre de son fils 12 ans auparavant.


Voilà cette histoire.


Le 18 février 1881, inquiets d'être sans nouvelle de Louis Clément, 30 ans, parti à la Foire de Joussé le 14 précédent et n'étant pas réapparu depuis, ses parents et amis entreprennent des recherches. Celui-ci habite au Grand Pin, sur la commune de Château-Garnier. Il n'a pas très bonne réputation : maraudage, braconnage, ses moeurs laissent à désirer, les voisins le redoutent.  Comme la Clain passe en-dessous du hameau, on décide de sonder la rivière. On ne tarde pas à découvrir le corps sans vie du jeune homme dans une fosse. L'autopsie révèle rapidement que la mort est d'origine criminel : le crâne est fracturé et broyé à plusieurs endroits, les coups ont été d'une extrême violence, porté avec des objets tranchants et contondants. Ses blessures auraient du le faire mourir rapidement, mais il est prouvé que, mourant, Clément a été jeté dans le Clain et est mort noyé.
Le corps est sorti de l'eau. Lourd, il doit être porté en civière. Louis Pradeau, l'un de ceux qui le portent, aura de grande peine à le poser sur son lit.

Rapidement, on comprend qu'un dénommé Pierre Fleurant, 24 ans, camarade habituel du mort et habitant le hameau de Lallier, n'est pas étranger à l'affaire. Il ne tarde pas à passer aux aveux :
Dans la soirée du 14 courant, en revenant de la Foire de Joussé, il rentre chez lui et y trouve sa mère, Marie Aucher, en train de lui confectionner une blouse. Marie Aucher n'a pas une réputation des plus enviables. Âgée de 48 ans, elle est veuve de son premier mari, François Fleurant, et s'est remariée en 1863 avec François Marchadier. Quelques instants après, arrive à son domicile Pierre Clément, père de la futur victime. Ivre comme à son habitude, celui-ci entretenait autrefois une relation avec sa mère, mais ce soir-là, Pierre Fleurant engage le bonhomme à se retirer, allant même jusqu'à l'accompagner au Grand Pin. De retour, il se couche et s'endort.
Il est réveillé par un grand cri et découvre Louis Clément, étendu par terre et n'apparaissant plus en vie. Sa mère tient dans ses mains une grande serpe, avec laquelle, semble-t-il, elle a frappé le jeune homme. Dans un premier temps, le fils cherche à prévenir les gendarmes et le maire, mais, menacé par sa mère, il consent à porter le corps à la rivière.
Ces circonstances seront confirmées par la femme Marchadier : Louis Clément, également son ancien amant, serait venu la voir peu de temps après que son fils se soit endormi. Voulant reprendre cette relation, Louis Clément insiste et une dispute s'engage entre le jeune homme et la femme. De colère, elle le frappe avec une serpe posée à côté d'elle. Elle dira que le jeune homme la menaçait avec un couteau, la blessant même sur le crâne.

Antoine Bellaud, 50 ans, rentier à Joussé, fait parti de ceux qui ont porté le corps de Louis Clément de la maison à l'endroit où le docteur Guillaud-Vallée voulait procéder à l'autopsie. « Nous étions quatre, dit-il, mais comme je ne soutenais que la tête, je ne peux pas vous dire approximativement ce qu'il pesait. Cependant, j'ai reconnu qu'il était assez lourd, lorsqu'il a fallu le déshabiller.
— Admettez-vous possible à un homme et à une femme seuls de porter le corps de Clément de Lallier à la rivière, soit pendant 593 mètres ?
— La chose me paraît difficile à moins cependant qu'ils ne se soient servis d'une civière et encore, aurait-il fallu qu'ils se reposassent plusieurs fois. »

Lors de la reconstitution du 10 mars, le maréchal des logis Bertrand mène les deux escortes qui conduisent Fleurant et sa mère sur les lieux du crime. Il s'assure que les deux inculpés ne  se voient pas, en les maintenant à deux km de distance l'un de l'autre. Dans la maison de Fleurant, Bertrand questionne la femme Marchadier sur les circonstances du crime. Puis la troupe parcourt le chemin qui mène à la rivière : Bertrand est persuadé que Fleurant et sa mère n'ont pu porté seuls le cadavre de Louis Clément sur une si grande distance. Il pose la question au jeune homme, mais celui-ci ne dit rien et déclare qu'il ne sera pas puni car il n'est pas coupable.
Toujours préoccupé, Bertrand, revenu à Lallier, s'apprête à quitter les lieux lorsque la femme Marchadier lui demande d'intervenir auprès de son mari pour qu'il lui prête de l'argent. Le pauvre hère avait jusque là refusé. Bertrand rétorque que François Marchadier est déjà bien fatigué des dépenses qu'il a déjà faites pour elle, alors elle répond : « dites-lui de m'envoyer deux cents francs, il ne risquera rien, car plus tard, j'en aurai et je les lui remettrai. »

Bertrand ne fait pas particulièrement à cette remarque. Toutefois, les circonstances vont lui faire se rappeler cette petite phrase. Il apparaît évident pour les enquêteurs que Fleurant et sa mère cachent une partie de la vérité. 

Harcelé, Pierre Fleurant finit par avouer : en se réveillant, durant cette nuit du 14 février, il aperçoit sa mère, Louis Clément mais surtout Pierre Clément, le père de la jeune victime. Celui-ci s'engage à lui donner 20.000 francs s'il consent à garder le silence. De nouveau, ces nouvelles circonstances seront confirmées par le femme Marchadier.

Voilà ce qui se passe le jour du drame :
Le 14 février, Clément père dîne à Joussé avec Joseph Augry, Jules Vriet et l'aubergiste Pierre-François Sorton.   Étrangement, aucun ne relève que Clément père parle de son fils en mauvais termes, qu'il lui causait beaucoup de soucis et « qu'il voudrait le savoir mort là où il était. »
Ils partent ensemble mais à peine avaient-ils fait 50 m que Clément s'arrête. Les 3 autres ne l'ont plus revu. Ils ont rencontré Fleurant, après avoir traversé Moiseau, qu'ils ont accompagnés jusqu'à Lallier. Il est 11 heures environ.
Peu après, Clément père arrive chez la mère Marchadier, l'engageant à sortir dehors. Celle-ci refuse, et son fils, à peine rentré, éconduit l'individu. Il l'accompagne même jusqu'au Bois-à-Bourreau. Fleurant rentre se coucher.
Clément revient malgré tout, et, profitant de l'absence du fils, s'impose chez la vieille femme. Peu de temps après, un bruit se fait entendre dehors. Clément ne veut pas qu'on le voit, il cherche à se dissimuler dans un coin.
Aussitôt, c'est Clément fils qui apparaît. Il s'assoit à une chaise - celle-là même que son père venait de quitter - puis entreprend d'arranger une sa montre avec un couteau.
C'est en levant les yeux qu'il aperçoit son père.
Il se lève soudainement et s'adresse à la femme, le couteau levé : « Je t'avais bien dit que nous ferions une mauvaise fin si je te trouvais avec mon père ! »
A ce moment-là, la femme Marchadier prend une serpe et lui assène un coup sur la tête. Il chancèle. Son père s'approche et attrape la serpe des mains de la femme pour asséner plusieurs coups à son propre fils. Puis il le frappe encore et encore avec une bûche de bois, jusqu'à ce que le jeune homme ne donne plus signe de vie.
Avec tout ce bruit, Fleurant s'est réveillé. Découvrant la scène, il veut prévenir les gendarmes. Clément l'en empêche et lui promet même 20.000 francs s'il se tait. Fleurant consent à aider sa mère et son amant pour porter le corps à la rivière. La femme Marchadier en profite pour s'emparer du porte-monnaie et de la montre de la victime : ils seront retrouvés plus tard par la gendarmerie dans son armoire.

Clément s'indigne et nie ces aveux. Mais l'homme avait cherché à tromper son monde. Le jour du meurtre, il avait cherché à suborner de nombreux témoins. On notera, pour l'exemple, sa visite chez ses métayers les Soumillat, à qui il aurait dit : « Tant que je ne ferai pas plus de mal, je n'ai pas peur d'être arrêté ! » A eux et à son autre métayer Dudognon, il leur aurait fait certifier qu'il était rentré chez lui vers minuit ou minuit et demi, ce qui était indubitablement faux.
L'homme s'adonnait à la boisson et était fréquemment ivre. Il faisait mauvais ménage avec sa femme, qui, 5 ans auparavant, avait été contrainte d'abandonner le domicile conjugal. Son ancien domestique, Louis Deschamps, rapporte qu'une fois son maître avait pris le fusil et avait entrepris de tuer sa femme et son fils : grâce à ce domestique et à son fils, le père finit par se calmer. 
Sa liaison avec la femme Marchadier était connue, bien qu'il la nie farouchement. Si cet homme était trouble, la femme Marchadier et son fils n'étaient pas en reste : on raconte qu'ils entretenaient même une relation incestueuse...

Le procès se tient les 23, 24 et 25 mai 1881. La foule envahit le tribunal. La chaleur est étouffante, mais malgré tout, l'auditoire reste compact et serré. Le crime est sérieux et la moralité douteuse des accusés font la curiosité du peuple.
Au terme d'un procès intense, le jugement tombe :
  1. la femme Marchadier est condamnée au travaux forcés à perpétuité,
  2. Clément père à vingt ans de la même peine, sans surveillance,
  3. Fleurant fils, à deux ans de prison et à 100 francs d'amende.
En entendant son jugement, la femme Marchadier se penche vers son avocat et demande : « Monsieur, est-ce que j'aurai le cou copé ? »
On emmène les condamnés. Le public se précipite dans la salle des Pas-Perdus où attend déjà une foule immense, près de 3000 personnes, qui débordent jusqu'à la place Saint-Didier. Les autorités ont du mal à se frayer un passage, tandis que des huées des sifflets accueillent les trois sinistres individus à leur arrivée sur la place. Suivis par une bande compacte, ils arrivent enfin en prison, enfin en sécurité, sous les invectives et les menaces.

Fleurant fils s'en sort plutôt bien. Il est établi par la Cour qu'il n'est coupable que de recel de cadavre et on lui accorde les circonstances atténuantes. Il s'installe à Angoulême comme manoeuvre, où il épouse Marie Desvergnes, papetière, en 1885.

Sa mère n'échappera pas à sa fin. Elle mourra en 1902 dans la prison de Rennes :

AD en ligne, Rennes, D - 1902, v.184/286

Pierre Clément est déporté en Nouvelle-Calédonie, où il arrive le 11 août 1881. Il ne survivra pas longtemps, il mourra le 28 décembre 1882, à Nouméa, sur l'île Nou.
  • Archives en ligne,
  • L'avenir de la Vienne, 25, 26 et 27 mai,
  • Journal de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée des 25, 26, 27 et 28.

mercredi 29 août 2012

Le double assassinat de Buxerolles (1868)

Voici une histoire qui me tenait à coeur depuis quelques mois, mais qui était resté à l'état de rêve éthéré jusqu'à présent. Autant le dire tout de suite, je suis plus à l'aise à rechercher un ancêtre qu'à raconter une histoire. M'enfin, voilà.

Deux évènements m'ont fait franchir le pas sur ce long récit. Tout d'abord, malgré peu d'ancêtres directs natifs de Poitiers, je me suis trouvé un couple de sosas en commun avec le sieur Babin. Difficilement, presque avec douleur, voilà un autre cousin criminel qui se révèle, et pas l'un des moindres de nos poitevins d'antan !


Ensuite, vient mon emménagement récent aux Couronneries. De là où je me situe, si j'enlève les immeubles, l’asphalte, le béton, les voitures, etc... peut-être aurais-je la chance d'apercevoir la maison des époux Gas, là-haut, sur la colline du Planty, avec cette petite lumière lointaine qui indique qu'on reçoit du monde, même à cette heure bien tardive.

Avant de commencer cette histoire, laissez-moi vous guider dans les pas du sieur Babin. Fermez les yeux et plongez vous dans l'année 1868. Vous descendez la grand'rue de la Cueille Mirebalaise, c'est dans ce faubourg qu'habite notre homme. Suivons-le alors qu'il traverse le chemin de fer par la porte de Paris. Alors, tournez à gauche et traversez le pont Guillon, qui enjambe le Clain. Tout droit maintenant, vous suivez la route de Poitiers à Buxerolles. Montez à l’extrémité du faubourg, car là se trouve un petit chemin encaissé, qui traverse champs, près et vignes. Au bout, voilà, vous êtes arrivé au cabaret des Gas !



Le 19 août 1868, entre onze heures et minuit, des cris réveillent le sieur Robin, cabaretier des Dix-Tilleuls. Il se précipite au dehors et découvre, dans son corridor, son voisin le sieur Gas, un autre débitant de boissons, affreusement mutilé et baignant dans son sang.
Robin va chercher son oncle Jean Puits, puis Auguste Bouet et Adrien Audouard, qui demeurent chez lui cette nuit-là. Bouet, qui avait entendu des cris à l'extérieur, comme des pleurs d'enfant. « Ça vient de chez Gas » lui avait répondu Audouard, son compagnon de chambre. N'entendant plus rien, ils s'étaient recouchés jusqu'à être réveillé par Robin.
Le blessé est alors transporté dans une chambre basse chez le sieur Robin, en compagnie de Jean Puits, oncle de Robin et logeant cette nuit-là chez son neveu. Bouet et Robin s’empressent d’aller mander le docteur Moreau, le beau-frère de la victime, Séverin Bastide, et de prévenir la justice.

Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
20 août 1868
Jean Gas, âgé de 43 ans , est originaire de Saint-André-Lachant (Ardèche). Ancien soldat au 10ème des dragons, il est, depuis 1852, l’époux de Marie Laverret, native de Payroux, âgée de 37 ans. Les époux Gas, qui tenaient autrefois un petit restaurant à Poitiers, rue des Trois-Rois, ont pris de leur beau-frère Séverin Bastide (époux d'Anne Laverret), depuis 1867, un débit de boissons qui se situe dans le faubourg de Rochereuil, au lieu-dit les Quatre-Cyprès, sur la route de Buxerolles. Ce cabaret est le plus éloigné de tous les lieux de réunion pour danser et boire, qui ont rendu célèbre à Poitiers le coteau des Quatre-Cyprès, dominant de sa hauteur la vallée du Clain. En 1866, sur le recensement de Buxerolles, le cabaret est donné dans le lieu-dit « Le Planty » :

Archives en ligne de la Vienne, recensement de Buxerolles, 1866, v.11/14

Aimés et estimés de leurs voisins, ils avaient par leurs habitudes laborieuses conquis une honnête aisance. Gas en était si fier qu'il racontait volontiers posséder chez lui la somme rondelette de 5000 francs.


L'assassinat de M. Gas

Frappé de plusieurs coups de couteau, le sieur Gas parvient tout de même à désigner son assassin : il s’agit du sieur Babin, habitant à la Cueille. 

En attendant les gendarmes et la Police, on procède à l’examen de la maison des Gas. On ne peut trouver la femme Gas, mais près du puits, dont les abords étaient couverts de sang, on ramasse un poignard ensanglanté, un revolver dont les six coups sont déchargés (trouvés par Robin, Bouet et Bastide alors qu'ils cherchaient la femme), une cravate d’homme en soie rouge et un bonnet de femme teinté de sang. Pas de trace du sieur Babin également.

Le juge d’instruction Alexandre-Henry Jolly, accompagné du commissaire Streicher, arrive presque aussitôt sur les lieux et recueille les déclarations de Gas.  

« Babin, dit le cabaretier, avait passé la soirée chez moi et il avait partagé mon dîner. Il était parti vers 9 heures et demie. A 10 heures et demie, il s’est présenté de nouveau sous prétexte de commander un repas pour le lendemain. Sur sa demande, ma femme était descendue à la cave chercher une bouteille de limonade ; en son absence, il m’a tiré un coup de pistolet pendant que j’étais assis dans mon fauteuil. Je me suis sauvé éperdu dans une chambre du premier étage. Babin m’a suivi, a fait feu sur moi à plusieurs reprises et m’a frappé de coups de poignard. Sentant que je perdais du sang en abondance et que j’étais un homme perdu, je me suis enfui par l’escalier dans le jardin, et je me suis élancé par-dessus le mur de séparation des Dix-Tilleuls, laissant ma malheureuse femme aux prises avec ce misérable qui avait tiré sur elle plusieurs coups de pistolet. A cette heure, elle ne doit plus être en vie. »



Auguste Babin connaît bien le cabaret pour y avoir entretenu une concubine, Clémentine Guyonnet, du temps des Bastide, prédécesseurs des Gas. Il est joueur, fréquente les cafés et a de biens mauvaises mœurs.

Le 14, 16 et 17 août, Babin fait aux époux Gas plusieurs visites. Le 19 août, vers 8 heures du soir, alors que les Gas prennent leur repas avec le sieur Guillaumet (qui les a aidé à ensemencer leurs jardins), Babin se présente à leur domicile, s’assoit à leur table et partage le repas. Guillaumet remarque bien la nervosité de Babin. Celui-ci explique qu’il revient des Dunes, d’où il a joui d’un beau point de vue – l’observation paraît curieuse, en raison du temps et de l’obscurité.

Babin et Guillaumet quittent les Gas vers 9 heures. Ils entrent tous deux dans un cabaret faubourg de Rochereuil, et ils en sortent vers 10 heures. Les deux comparses se séparent. Babin est aperçu par l’agent de Police Tassin, et par le sieur Cartillon.

Tassin les quitta à la Porte de Paris, puis Babin, sous prétexte d’aller acheter du tabac dans un bureau voisin, se sépare de Cartillon près de la Cueille-Mirebalaise. Cartillon, croyant que Babin a menti et qu’il va rejoindre une femme, l’épie : il l’aperçoit se dirigeant de nouveau vers la Porte de Paris, puis suivant le Boulevard de l’Hôpital Central, chemin qui conduit aux Quatre-Cyprès, où il le perd. Il est alors près de 11 heures.

Babin, débarrassé de son poursuivant, revient chez les Gas. Gas a l'air un peu malade et s'assoit dans un fauteuil, sa femme près de lui. Leur invité leur dit alors : « demain, je veux donner un dîner à mes amis », et dépose 40 francs sur la table. Il ajoute : « il est 11 h 30, je boirais bien une bouteille de limonade ». La femme Gas descend à la cave pour chercher la boisson. En l'absence de la femme, Babin agresse sauvagement son hôte.
Gas se défend bien mais, blessé, mourant, se réfugie dans une chambre du 1er étage : les traces de lutte sont apparentes. Il s'appuie sur la porte pour empêcher son agresseur d'entrer dans la pièce, son sang s'épanchant généreusement sur les panneaux et les montants, et au pied de la porte en une immense flaque. En vain, le meurtrier est plus fort, et Gas est contraint de fuir encore. Poursuivi, lacéré de coups de poignard et sous les balles, le cabaretier parvient à échapper à son meurtrier dans la jardin. Il escalade le muret qui le sépare de son voisin, et c'est là que, gisant dans le corridor d'une maison voisine, il est entendu par le sieur Robin.

La confrontation et la découverte de Mme Gas

Il reste le mystère de la disparition de Mme Gas, dont le corps - il ne fait aucun doute qu'elle soit homicidée - n'a pas été retrouvé. Les premières constatations faites dans la cave indiquent que celle-ci fut le théâtre d'une lutte des plus violentes : la femme Gas était forte et vigoureuse.
Après avoir perdu de vue Gas, le sieur Babin est donc descendu dans la cave pour achever sa triste besogne. On retrouve des traces de sang dans toute la pièce. Les enquêteurs suivent alors ces traces, qui les guident encore malgré la pluie abondante de la nuit. La femme Gas a réussi elle aussi à fuir son agresseur. Ils passent devant le mur d'appui par où Gas s'est précipité et qui permet d'atteindre la propriété du voisin Robin. De là par un long berceau de treille, jusqu'au puits de la propriété. Le premier support de la treille rencontré présente une grande trace de sang, comme si une main ensanglanté l'avait agrippé. Là, un banc est renversé, les échalas de support de la treille sont brisés en plusieurs endroits. C'est à cet endroit que le bonnet ensanglanté de Mme Gas a été retrouvé, ainsi que la cravate, le poignard et le revolver. Babin avait rattrapé sa proie près du puits.
Il est impossible de voir au fond du puits, qui a, dit-on, plus de 25 m de profondeur. Les enquêteurs écoutent attentivement pendant plusieurs minutes : aucun bruit, et la nuit est très sombre. Il est deux heures et demie du matin. Streicher et le juge d'instruction ferment la maison des Gas et retournent près du blessé.
A l'arrivée des renforts de la gendarmerie, conduits par M. Robart, maréchal des logis, le juge d'instruction décerne un mandat d'amener contre le sieur Babin. S'étant fait révéler l'existence d'une maîtresse, qui habite désormais près de l'église Sainte-Radégonde, il enjoint également les gendarmes à s'y rendre et d'aller y perquisitionner.

Le commissaire Streicher procède à l’arrestation de Babin. Prenant avec lui deux agents de Police et plusieurs dragons, il se dirige à la Cueille. Arrivé à la maison de Babin, il poste ses hommes aux trois portes et attend environ une heure le moment favorable d’entrer. La porte de derrière est entrouverte et il croit entendre des chuchotement à l’intérieur : « Il semble qu’il y a quelqu’un dehors », aurait dit Babin à sa femme, « Non », lui répond sa femme. 
Enfin la lumière apparaît dans la maison. Streicher dit alors à l’agent Lignette, qui connaît Babin, de frapper à la porte. « Qui est là ? », c'est la femme Babin qui parle. « Lignette » répond l’agent. La porte s’ouvre, le commissaire entre et demande à la femme où est son mari. « Il est au lit ». C’est effectivement là que le commissaire trouve l’accusé. Il lui demande à quelle heure est-il rentré : « A dix heures ». « Quels effets portiez-vous ? ». « Ceux qui sont près de mon lit. » C’étaient une blouse grise neuve et un pantalon noir, et un chapeau à demi-forme, mouillé. Le commissaire lui enjoint de l’accompagner. Babin demande une cravate à sa femme, n'arrivant pas à mettre la main sur celle de sa journée.

Il est trois heures et quart. Mis en présence de Babin, Gas lui rappelle la conversation de la veille et ajoute : « Oui, Babin, tu es un misérable, c’est toi qui nous as assassiné ! » Babin persiste à nier. Gas, dont la plénitude de ses facultés est attestée par le médecin présent, regarde fixement son assassin.
L'obscurité est encore profonde, la pluie ne cesse point. Aucune recherche ni constat n'est possible. Le blessé reçoit les secours de la religion.
Un ange passe.
Jolly en profite pour montrer à Gas la cravate retrouvée dans son jardin, et celui-ci ne la reconnaît pas pour être la sienne. « Je ne la reconnais pas », dit-il. Jolly lui répond : « Nous l'avons trouvée dans le jardin, auprès du bonnet de votre femme. » et Gas demande où est sa femme. « Nous la cherchons. » lui répond-on.
A l'insu de Gas, le juge fait mander un puisatier. On lui amène le sieur Louis Pinson.

C'est donc Pinson, couvreur de Poitiers, qui est appelé pour descendre dans le puits. A 4 h moins le quart, un sergent de ville vient le chercher "au nom de la loi", pour extraire la femme Gas dans un puits. « Ça m'a-t-influencé ! s'exprime ce gaillard, c'est un joli réveil-matin qu'on me donne ». Arrivé près du puits, le procureur lui recommande une grande prudence. Il lui répond : « mes cordages à la main, je suis aussi sûr que vous sur le territoire ! »
L'eau au fond du puits est couleur du vin rouge. Pinson se saisit d'un morceau de jupe, tire, et voit apparaître des bottines, puis le corps de la femme. Il l'attrape par le corsage. Elle retombe sur lui, la bouche ouverte comme pour dire « A moi ! A mon secours ! » et le gaillard, surpris, laisse retomber le corps. Sautant dans l'eau, il se débarrasse du cordage puis entreprend d'attacher le femme. Mme Gas est alors extraite du puits. Cette opération a lieu sous les yeux de Babin, toujours sous bonne garde.
M. Gas expire sur le bras gauche de Lignette, l'agent de police qui connaît Babin. Comme il était son compatriote, Lignette lui a parlé en patois du pays pour lui demander le nom de son assassin. Au moment de mourir, Gas agrippe le cou de Lignette de ses deux mains est clame dans son dernier souffle : « C'est Babin qui m'a assassiné, il mérite la mort. » 

Gas présente des blessures faites par un instrument piquant et tranchant : cinq du côté droit et deux du côté gauche, au bas des reins et sous l’aisselle, ce qui à provoquer une grave hémorragie mortelle. Ces blessures mesurent 13 à 14 mm de largeur, sur environ 6 à 7 cm de profondeur, ce qui correspond tout à fait au poignard découvert sur les lieux du crime. L’os temporal gauche avait été brisé par une balle de pistolet, qui était restée aplatie dans la plaie.


Mme Gas, outre une blessure par balle au poignet, présente deux coups de poignard à droite, dont l’un a atteint le poumon. Ces blessures, en revanche, n’auraient pas occasionné la mort : elle a été jetée vivante dans le puits, et est morte asphyxiée.


Archives en ligne de la Vienne, Buxerolles, MD - 1863-1872, v.83/104  
Archives en ligne de la Vienne, Buxerolles, MD - 1863-1872, v.84/104 

La psychose

Les obsèques des époux Gas ont lieu le samedi suivant, en l'église Montierneuf, devant une assistance extrêmement abondante, comme si Poitiers, qui s'était réveillé le lendemain des crimes sous le coup d'une sorte de consternation, pleurait l'un de ses enfants

Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
22 août 1868
« Sous le coup de la plus vive émotion, écrit un journaliste, la rumeur publique a fait circuler diverses nouvelles d'accidents qui sont imaginaires, nous croyons utile de les démentir. Notre ville ordinairement si paisible est assez malheureusement frappée par deux crimes horribles pour que nous tenions à ne pas laisser charger encore la situation de nouveaux malheurs. » (Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, 21 août 1868)
Cette affaire prendra donc des proportions inouïes pour l'époque, tant à Poitiers qu'au niveau national. La France entière frissonne devant ces crimes odieux. Pour preuve, un article sur l'affaire paraît dans l'édition du 24 août 1868 du Petit Parisien, suivi quelques jours plus tard d'un annonce étrange qui témoigne l'hystérie que provoque Babin.


Le Petit Parisien, 4 septembre 1868
Difficile à retrouver (mais pas impossible avec la mise en ligne des Archives 75), j'ai identifié ce singulier personnage comme étant Denis Martial Babin. Lui et son épouse Justine Clarisse Regavel tiennent une boutique rue de Flandre (actuelle avenue de Flandre, dans le 19ème arrondissement de Paris). Décédé en 1881, Denis Martial Babin, né en 1817 à Poitiers, est le fils de Cybard Honoré Babin et de Marguerite Auché. Issu d'une famille de boulangers de père en fils (Babin et Marit) et d'un membre de la corporation des vinaigriers (Chartier) de Poitiers, il ne semble pas avoir de lien de parenté immédiate avec Jean-Joseph Babin.


Le procès du 26 et 27 février 1869

L'affaire Babin est appelée le 26 février 1869, vers six heures. Depuis le matin, dans la salle des Pas-Perdus et dans les alentours du Palais de Justice, une animation des plus grandes était observée.
Quelques heures plus tôt, le sieur Babin a quitté la prison au milieu d'une haie de curieux, qui se prolongeait jusqu'à la place Saint-Didier. Une clameur violente s'est levée lorsque l'accusé, menottes au poignet, est descendu de voiture devant le palais de Justice.
Après avoir fait vidé la salle d'audience de l'affaire précédente, le public vient s'installer dans l'enceinte qui leur est réservé. La barre n'est pas assez grande pour loger tous les robes qui assistent au débat. Bref, toutes les places occupées.
Après tirage au sort du jury, la Cour entre en séance et l'audience est reprise à 6 h 15. Me Duchastenier, premier avocat général, occupe le siège du ministère public, Me Ricard est à la barre. 

Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
27 février 1869
Après les questions d'usage du président, le greffier donne lecture de l'acte d'accusation. De nombreux témoins sont cités : les voisins, les policiers et les gendarmes qui ont participé à l'enquête, les connaissances de l'accusé.

Les témoins entendus dans l'affaire :
1-  Louis Robin, débitant et employé au chemin de fer, 45 ans.
2- Femme Robin, 35 ans, confirme le témoignage de son mari.
3- Auguste Bouet, 44 ans, demeurant à Poitiers, chez M. Robin.
4- Adrien Audouard, 28 ans, brossier, compagnon de chambre du précédent témoin.
5- Jean Puits, 71 ans, vigneron à Saint-Cyr. Oncle de Louis Robin et dormant chez celui-ci la nuit des crimes.
6- Jacques Deville, 23 ans, soldat au 9e dragons, à Poitiers. En permission chez un de ses parents, M. Limousin, il accourt sur les lieux du crime, après avoir entendu des cris chez Gas.
7- Hector Bonnin, 39 ans, cabaretier aux Deux-Amis, commune de Buxerolles.  Il est réveillé la nuit du crime par un grand bruit. On vient lui dire que les Gas sont assassinés. C'est lui qui se rend chez l'agent Tassin. C'est lui qui prévient que la maison de Babin présente trois entrées (et par conséquent trois sorties). C'est également à lui que l'on doit la connaissance de la maîtresse de Babin, qui habite près de Sainte-Radégonde. Avec deux gendarmes, il se rend chez les parents de cette dernière pour savoir où précisément cette-ci demeure. Mais les trois hommes ne sont pas arrivés à la moitié du chemin qu'ils voient descendre Babin escorté par les dragons et le commissaire central.
8- M. Streicher, commissaire central de police, à Poitiers.
9- Louis-Antoine Robart, brigadier de gendarmerie à Poitiers. C'est devant lui que le nommé Marchand, domestique de Babin, a reconnu la cravate comme appartenant à son maître.
10- Jean Frossange, brigadier de gendarmerie, 36 ans.
11- Jean-Frédéric Friestan, brigadier de gendarmerie, 36 ans. C'est lui qui est chargé de mettre les chaînes à Babin. L'accusé, voyant cela, se met à trembler et demande avec anxiété pourquoi l'arrête-t-on, si ce n'était pour l'affaire du Pont-Neuf ?
12- M. Ernest Moreau, médecin, 37 ans. Premier médecin sur le lieux des crime, c'est lui qui prodigue les premiers soins à Gas.
13- Samuel Chevergne, médecin à Poitiers. Il a réalisé l'autopsie, avec M. Moreau, des deux défunts. Il déclare que la femme Gas n'est pas morte sous les coups de pistolet ni de poignard, mais bien par noyade.
14- Dr Pingault, 65 ans, médecin à Poitiers. Il est commis pour visiter Babin dans la prison, le 20 août 1868. Il a trouvé le corps de l'accusé couvert d'égratignures, semblant faites par des coups d'ongle.
15- Séverin Bastide, 42 ans, employé au chemin de fer, beau-frère de la victime.
16- Pierre Tassin, 49 ans, agent de police à Poitiers. Il connaît Babin depuis 25 ans. Il le rencontre le soir du crime, et est également présent lors de l'arrestation de Babin.
17- Guillaumet, 35 ans, cuisinier à Poitiers. Il accompagne Babin une grande partie de la nuit, juste avant les crimes.
18- E. Cartillon, 23 ans, sabotier à Poitiers. En revenant du bureau de tabac de la mère Dinet, il rencontre et le voit Babin agiter les bras comme pour chasser son petit chien qui le suit.
19- Victor Lignette, 45 ans, agent de police à Poitiers.
20- Sylvain Dubreuil, 53 ans, débitant à Poitiers. C'est chez lui que viennent boire de la bière Guillaumet et Babin le soir du crime.
21- Pinson, 43 ans, couvreur. Il est appelé pour extraire la femme Gas du puits dans lequel elle vient d'être découverte. 
22-Ch. Sauvage fils, armurier à Poitiers, dépose sur l'achat du révolver.
23- M. Lesauvage père, 56 ans, armurier à Poitiers, chez qui Babin a acheté le revolver. M. Lesauvage a reconnu l'arme et l'inculpé parmi des détenus.
24- J. Aubertin, employé chez M. Parant, bazar des Augustins [1], témoigne de l'achat du poignard par l'homme qu'il reconnaît être Babin. Quelques jours après cet achat, ce même homme est venu lui demander un pistolet, mais le sieur Aubertin n'en avait pas.
25- Hippolyte Joly, 32 ans, cordonnier à Poitiers. Le 14 août, il a vu Babin marchander des couteaux au bazar des Augustins. « Reconnaissez-vous le fait ? », demande le président de l'audience à Babin, et celui-ci lui répond qu'il ne connaît pas le témoin. Joly rétorque : « Je connais Babin depuis 15 ans; je me suis trouvé à la même table que lui, je ne pouvais me tromper. »
26- Mlle Louise Parant, 17 ans, sans profession, à Poitiers. Elle dépose sur l'achat du poignard et indique que Babin portait une blouse blanche ou gris-clair.
27- Ch. Parant, 56 ans, tenant le bazar des Augustins, raconte la vente du pistolet. Il connaît Babin pour lui avoir prêté 30 francs l'année d'auparavant.
28- M. Mérieux, 36 ans, armurier à Poitiers, témoigne de la vente du pistolet à deux coups et des munitions.
29- Marchand, 19 ans, domestique de Babin. Il reconnaît la cravate trouvée sur les lieux du crime comme étant celle de son maître. Il ajoute qu'il n'a pas entendu Babin rentrer la nuit du crime.
30- un témoin anonyme dépose qu'il a vu la fameuse cravate au cou de Babin.
31- Jacques Debiais, 55 ans, jardinier, a vu un matin le sieur Babin sonner chez Gas vers 5 h du matin. Un mois auparavant, Gas lui avait dit qu'il possédait la somme de 5000 francs pour acheter du vin.
32- Jules Dubois, 42 ans, cordonnier à Poitiers, a vu Babin le soir du crime qui prenant le chemin des Dunes.
33- Clémentine Mandain, femme Guyonnet, 21 ans, à Poitiers. Babin est resté chez elle le 18 août, toute la journée. Il paraissait triste, disant que c'était la grossesse de sa fille qui le rendait ainsi. La femme Babin, qui connaissait cette relation, disait : « Puisqu'il faut une maîtresse à mon mari, j'aime mieux que se soit celle-ci qu'une autre).
34- Olivier Boucault, huissier à Poitiers, dépose au sujet d'une somme d'impayés de 700 francs. Plusieurs poursuites étaient dirigées contre Babin, et celui-ci payait fort difficilement depuis 2 ans.
35- M. Méniel, marchand de blé à Poitiers, a aceté pour 305 francs de blé à Babin.
36- Ernest Frémy, ébéniste à Poitiers, raconte qu'il a été trompé par Babin sur un achat.
37- Jean Cartier, 49 ans, marbrier à Poitiers.
38- Louis Lovet, 40 ans, commissaire de police à Poitiers, raconte qu'il y a 7 à 8 ans, Babin aurait frappé Joubert-Marcireau avec une barre de fer.
39- Collemeau, commissaire de police du canton nord à Poitiers. Rapporte les faits du témoin suivant.
40- Philomène Moreau, 21 ans, journalière à Poitiers, a vu un homme monter le faubourg de la Cueille la nuit du crime, vers minuit. Elle a reconnu le sieur Babin.
41- Louis Caillault, 57 ans, propriétaire à la Cueille.
42- Sourd comme un pot, Joubert-Marcireau a été agressé par Babin le 1er juillet 1860. Babin nie en bloc.
43- Anne Marcireau, femme du précédent.
44- Louis Coirault cultivateur, a été au secours de Joubert-Marcireau lors de son agression.
45- Pierre Garnier, gardien chef à la prison de Poitiers, 55 ans. Celui-ci donne un témoignage troublant : le 18 septembre 1868, un jeune homme prévenu de vagabondage est libéré de prison. On le fouille à sa sortie et dans sa casquette on trouve une lettre sans adresse et cacheté, signée A. Babin. On y lit qu'il fallait séduire des témoins avec de l'argent et de porter la réponse chez l'aumônier de la prison.


Le Journal de la Vienne, 1er mars 1869
L'interrogatoire de l'accusé est intense et toutes les accusations portées contre lui sont niées. Les témoignages ne sont-ils pas concordants ? N'a-t-il pas acheté, le 12 août chez le sieur Mérieux, un pistolet à 2 coups ? « Vous avez demandé 2 pistolets à 1 coup. Pourquoi faire ? », demande le président de la séance. « Par pure fantaisie », lui répond Babin. Un poignard au bazar des Augustins le 17 août ? Puis le 19 août n'a-t-il pas acheté un pistolet ? Le marchand Parant lui a présenté un petit de 13 sous, il en a souri et a demandé un pistolet "véritable", qui lui a coûté 3 francs 50. Ce même jour, il achetait un revolver chez M. Lesauvage. Le revolver avait une gâchette rouillée. L'armurier a enlevé une partie de la rouille avec du papier de verre et a détruit en même temps le poli de l'acier. L'arme est donc parfaitement identifiable.
Babin s'exclame que ce n'est pas lui qui a acheté toutes ces armes. « Il s'est trompé ; les apparences l'ont trompé. »
Le président indique cependant que M. Lesauvage l'a reconnu parmi douze détenus.
Pourquoi Gas l'aurait-il accusé, alors que le pauvre homme était mourant ? Babin hausse les épaules. On lui reproché, peut-être, d'avoir de quelconques relations avec la femme Gas. « Jamais ! », aurait dit le cabaretier mourant lorsque ce fait fut évoqué par le juge d'instruction, en présence de Babin. Protestant contre l'infamie du meurtrier, qui, après avoir assassiné sa femme, voulait encore la déshonorer.

A la fin d'un formidable réquisitoire de Duchastenier, la peine de mort est requise, sans circonstances atténuantes. Me Ricard, avocat de la défense, cherche à réfuter toutes les preuves, tous les témoignages qui accusent son client. Il rappelle qu'on discute en ce moment même de la peine de mort en France, Napoléon III s'est exprimé contre dans la Vie de César. En frappant Babin, c'est la famille qui sera la première victime : ses soeurs et leurs enfants, dont le père est déjà enfermé dans un cabanon d'aliénés, sa fille enceinte et sa mère morte trois semaines avant le procès, de chagrin sans doute.

La maîtresse de Babin, Clémentine Mandain, assise sur le banc des témoins, s'affaisse et s'évanouit au moment où le jury se retire pour la délibération. On la transporte dans une pièce dépendante de l'appartement du concierge, où le docteur Moreau l'ausculte, puis elle est ramené chez elle.

La délibération du jury dure une heure environ. Sur la question du vol, le jury prononce un verdict négatif. Mais sur la question de la tentative de vol, le jury se prononce affirmatif, ainsi que ces chefs d'accusation suivants : crime d'assassinat avec préméditation, guet-apens, la nuit, dans une maison habitée, sur les personnes de Jean Gas et de Marie Laverret, son épouse. Le verdict est muet sur les circonstances atténuantes.
A ce moment-là, Me Ricard se lève et demande à ce que soit signifié qu'au commencement des débats, M. le président de la Cour d'Assise a donné lectures, sur des notes écrites par lui, de certains passages des dépositions faites par différents témoins devant le juge d'instruction. Ces conclusions sont appuyées par le défenseur et combattues par le premier avocat général. 
La Cour se retire alors pour délibérer et c'est 20 minutes plus tard, après être rentrée en séance, qu'elle déclare non fondées les demandes de Me Ricard. Elle prononce la peine de mort et ordonne que l'exécution est lieu sur la place publique de Poitiers.


Le Journal de la Vienne,
1er mars 1869
Babin, rentré dans la chambre où on lui met les menottes, dit aux gendarmes : « Suis-je condamné ? » Les gendarmes répondent : « Vous êtes condamné à la peine de mort et vous avez trois jours pour former pourvoi. » Babin a repris alors : « Je ne l'ai pas entendu ! »

Un dénouement inattendu et le second procès du 8 et 9 juin


Babin, enfermé dans sa cellule, est vêtu d'une camisole de force. Il n'est ni triste, ni abattu, comme la rumeur le laisse entendre. Ayant repris ses esprits, il se pourvoit en cassation.
Sa femme vient le visiter et Babin tombe en larmes. Il la prie de lui amener ses enfants la prochaine fois. En sortant de la prison, la femme Babin murmure : « Mon pauvre Auguste, lui qui était si bon pour moi ! »


Le temps passe si vite en prison...

Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
27 mars 1869
Et... stupeur, la cour de cassation (chambre criminelle) a renvoyé l'affaire Babin devant la Cour d'Assise de la Charente-Inférieure, à cause d'un vice de procédure. C'est donc à Saintes qu'un second procès s'ouvrira, sous la présidence du sieur conseiller Sousselier. Babin ignore la nouvelle, en ce 27 mars.



Cependant, contrairement au attente du sieur Babin, ce n'est pas un nouveau procès qu'on lui fait, mais un mauvais remake du premier. Moins pénible, certes, car le temps a passé, les mémoires se délitent, mais c'est le procès de la dernière chance. Sans surprise,  Babin est de nouveau condamné à mort, sans circonstances atténuantes. L'exécution aura lieu à Poitiers. Nous sommes le 10 juin 1869, il est six heures du soir.

L'exécution

Depuis quelques temps, on s'inquiète fort de la santé du sieur Babin, que l'on pense si faible, si chancelant, si seul dans sa cellule à Saintes. Mais non, il est animé par une forte espérance. Il est dans l'attente de la décision de la Cour quant à son pourvoi en cassation, le deuxième.
On lui a donné pour compagnon de captivité un autre condamné, convaincu de rebellion envers la gendarmerie. Cet homme de force herculéenne brise avec une facilité déconcertante les menottes de la gendarmerie. Avec lui, Babin est bien gardé.
Babin est ramené discrètement à Poitiers le samedi 3 juillet. La rumeur de sa prochaine exécution se répand bientôt et une foule considérable se porte vers les abords habituels des exécutions, l'esplanade du Pont Guillon [2], tout près de la maison des époux Gas. Ce bruit est cependant erroné : la cour de cassation ne s'est pas encore prononcé sur le pourvoi du sieur Babin.

Puis la nouvelle tombe le 10 juillet 1869 : la Cour a rejeté le pourvoi. Il reste une dernière chance, le recours en grâce. Celui-ci est rejeté le 17 juillet.

Nous sommes le 18 juillet 1869. Depuis une huitaine de jours, des bandes campent, rient, chantent, boivent et dorment sur les boulevards, et les rues adjacentes, et sur les deux rives du Clain qui bordent l'esplanade. A 10 h du soir, déjà, dix mille personnes encombrent les abords de l'esplanade. Une demie heure après, les bourreaux de Poitiers et de Limoges, avec leurs aides, viennent dresser la guillotine. A une heure et demie du matin, tous les préparatifs sont terminés, et à deux heures, un escadron de dragons arrive et se range en bataille devant l'échafaud.

A trois heures et demie, le condamné, plutôt calme bien que pâle, homme dans la fleur de l'âge, élancé et vigoureux, sort à pied de la prison. A ses côté, un aumônier récite les prières des trépassés. Derrière lui, s'avancent les deux bourreaux et leurs aides. Une escouade de fantassins et d'agents de police précède le cortège. 15 gendarmes à cheval, le sabre au poing, forment la haie. Une seconde escouade de soldats ferme la marche. Le trajet dure 1 km.
A la vue de l'échafaud, Babin s'agite. Il jette des yeux hagards autour de lui : à sa gauche, dans le lointain, la maison de ses victimes, à sa droite, sur les hauteurs, sa propre maison. Babin arrive près de l'échafaud, s'y installe de lui même. Le couperet glisse. Quatre heures et moins le quart, sonnent les cloches des églises de la ville.

Babin, deux fois condamné à la peine capitale, est mort.


Archives en ligne de la Vienne,
Poitiers, D - 1869, v.91/187
Archives en ligne de la Vienne,
Poitiers, D - 1869, v.91/187
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[1] Le bazar des Augustins, à côté du premier théâtre de Poitiers, avait été construit en style art nouveau à la fin du 19e siècle, à l'emplacement de l'ancien couvent des Augustins, vendu comme Bien national à la Révolution. Incendié en 1961, on y construit un grand bâtiment de galeries (qui gâche un peu le centre-ville maintenant que les rues ont été aménagées) : le Printemps. Photographies de l'ancien bazar ici et ici (merci à ces sources).

[2] A lire le chapitre consacré à la peine de mort dans le très bon livre Les bagnards de la Vienne, de Michèle Laurent. L'auteur consacre également un cour paragraphe sur Babin, mais n'évoque que le premier procès à Poitiers.

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Sources & illustrations :
  • Archives en ligne de la Vienne, Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, 20, 21 et 22 août 1868, 25, 26, 27 et 28 février 1869, 9, 10 et 11 juin 1869, Le Journal de la Vienne, 1er, 2, 27 et 31 mars 1869,
  • Archives en ligne de la Vienne pour les actes de l'état civil,
  • Geoportail,
  • Gallica, Le Petit Parisien, 24 août 1868, 4 septembre 1868, 2, 6, 16 et 27 mars 1869, 6 avril 1869, 14, 15, 17, 24 juin 1869, 8, 10, 15, 17, 20 et 21 juillet 1869.