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dimanche 14 avril 2013

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (Estampe)

Curiosité oblige, je suis tombé, en farfouillant sur Gallica, sur cet étrange document dans lequel je retrouve Norbert Pressac, fameux curé de Saint-Gaudent (Vienne) :

dimanche 18 novembre 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (11)


AdP 02/04-25/06/1789, v.15
Du 21 mai 1789

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Monsieur, M. le Marquis de Fayolle vient d’établir auprès de son moulin économique, une nouvelle boulangerie pour les pauvres des paroisses voisines. Les indigens, sur le certificat de leur Curé, recevront du pain à sept liards la livre. Ce noble & généreux établissement est digne de la reconnoissance publique, puisqu’il présente une économie qui réunit l’intérêt général à l’intérêt particulier. Car, quoique le pain soit l’objet le plus essentiel de la vie, il n’y a cependant rien de plus négligé & de plus mal entendu, tant pour la mouture que pour la fabrication. 1.° On ne sauroit apprécier la valeur des farines qui se perdent dans les fons. 2.° On ne peut expliquer combien le dégré de chauffage mal observé, la manipulation, les fours mal construits, mal couverts, font perdre de pain & de bois dans les campagnes. Il est prouvé que dans les villes, où les fours sont moins communs, mais mieux faits & chauffés souvent, il est prouvé, dis-je, qu’il en coûte pour la cuisson du pain, six fois moins que dans les campagnes. J’ai vu des Laboureurs acheter un boisseau de blé, le faire moudre, cuire & manger dans un jour, & dépenser plus d’argent pour le bois que pour le blé. Je leur ai montré souvent que du pain n’auroit coûté que deux sous chez le boulanger, revenoit souvent à trois, par la dépense qu’exigent les fours mal faits. Ce qui fait une consommation absolument perdue : car, si le Meunier & le Boulanger trompent, ils en profitent ; mais, si on brûle du bois mal à propos, si par un mauvais apprêt il se perd beaucoup de pain, c’est une perte qui ne profite à personne.
Enfin, en examinant l’ignorance des Meuniers, l’imperfection des moulins, la mouture des blés, la fabrication du pain, le degré de chauffage mal observé, les embarras, l’emploi du temps & le bois qui renchérit le prix du pain, & affaiblit nos ressources, je désire, en bon citoyen, de voir substituer le commerce des farines à celui du blé ; je désire encore plus de voir dans les campagnes des Boulangers fournis aux municipalités, qui, instruits par des essais, veilleroient au prix & à la qualité du pain.
Oui, M., je ne cesse de la dire & de le répéter, si les Boulangers par leurs soins pouvoient seulement gagner la valeur des farines qui se perdent dans le son, s’ils gagnoient l’argent du bois que les fours mal faits consument ; si les Boulangers, enfin, gagnoient ce qui se perd par la mauvaise fabrication du pain qui se fait dans les campagnes, ils deviendroient des millionnaires, & leur richesse seroit même un avantage pour le public, puisqu’ils profiteroient d’une perte qui, bien loin d’être utile à quelqu’un, ne sert qu’à affoiblir nos resources & renchérir le blé.
D’après mille résultats, qu’il seroit trop long de déduire, on peut voir combien l’établissement de M. le Marquis de Fayolle devroit être imité, puisque dans la spéculation & la pratique, il concilie avec la charité une économie essentielle, dans laquelle l’intérêt général est réuni à l’intérêt particulier.
Il y a plusieurs années qu’il arriva dans ce pays un évènement malheureux, qui montre la nécessité de placer dans un lieu sain le pain sortant du four.
Deux bœufs, morts d’une maladie contagieuse, furent dépouillés ; on en plaça les peaux dans une boulangerie : la chaleur du pain attira tellement le poison de ces peaux, que tous ceux qui mangèrent de ce pain, furent empoisonnés.
L’on m’a assuré qu’ayant fait fondre de l’arsenic dans l’eau, & ayant laissé ce poison auprès d’une livre de pain sortant du four, on donna ce pain à un chien, qui en mourut. Hélas ! combien d’accidens & de maladies se communiquent par le défaut de précaution !
D’après une expérience de trois ans, je puis assurer que la farine se conserve très bien en sacs isolés, placés & disposés au milieu des greniers. Ceux qui pratiquent cette méthode peuvent faire l’expérience que j’ai réitérée souvent. Qu’ils prennent de la farine de chaque sac isolé, qu’ils l’exposent au grand air, ils verront qu’en huit jours les mites en dévoreront la faine, tandis que celle de trois ans n’aura éprouvé aucune altération quelconque. L’air & les masses en font la différence, dont tout le monde peut s’instruire, ainsi que des nombreux avantages des farines en sacs isolés.
J’ai l’honneur d’être, &c.

dimanche 9 septembre 2012

Lettre d’un Curé des environs de Civrai (10)


AdP 01/01-26/03/1789, v.24
Du 19 mars 1789

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Par votre Affiche du 19 février, n°8 [1], il paroît que l’Administration désire depuis longtemps trouver des moyens de marquer les moutons, de manière qu’on puisse les reconnoître facilement, sans endommager les toisons, &c.
Je dois vous observer que tous mes laboureurs, qui ne laissent rien perdre, pratiquent un moyen digne d’être inséré dans vos Feuilles.
Quand ils déboîtent leurs chariots ou charrettes, ils ont un très grand soin d’amasser l’oing qui se trouve sur les essieux ; c’est une couleur noirâtre formée par le bois et le fer : le frottement & roulement continuels liment les courbes & boîtes, de façon que cet oing, bien délayé & frotté, prend une couleur que l’air & l’eau effacent très difficilement.
J’ai lu cet avis à notre Chambre littéraire de Civrai : tous les Membres ont regardé mes observations & ces moyens éprouvés, comme une découverte essentielle pour les Propriétaires.
Je n’ai pas besoin d’expliquer combien l’Economie rurale y trouve son compte, surtout quand l’on saura que ces empreintes graisseuses appliquées sur la tête & les jambes des moutons, adhèrent assez pour durer deux ans au moins.
Un de mes laboureurs m’a montré tout-à-l’heure la vérité de ce trait. Il existe dans les toîts des moutons marqués depuis deux ans ; cette couleur économique & à la portée de tout le monde, n’a souffert aucune altération ni de la part de l’air ni de l’eau.
Je travaillerai à de nouvelles épreuves, & il pourroit se faire que quelque nouveau mélange avec cet oing peint par le bois et le fer, pût former une couleur encore plus sûr & plus utile à ceux qui font un emploi des laines.
J’ai l’honneur d’être, &c.

[1] Article mentionné par le Curé :

AdP 01/01-26/03/1789, v.16
Du 19 février 1789

Avis pour marquer les Moutons

L’Administration désire depuis longtemps, trouver des moyens de marquer les moutons, de manière qu’on puisse les reconnoître facilement, sans endommager leurs toisons. Dans le nombre des empreintes dont on fait usage, les une s’effacent par l’action de l’air & celle de l’eau ; les autres ne peuvent être détruites par les opérations qu’on fait subir aux laines pour leur dégraissage. Ce sont les deux inconvéniens qu’il faut principalement éviter. Il faut encore exclure tous les moyens qui tendent à mutiler les moutons, ou qui pourroient nuire à leur santé, & il paroît que les empreintes qu’on applique sur la partie de la tête, qui est dénuée de laine, n’y adhèrent point assez.
Les ingrédients dont va donner la description, ont paru jusqu’à présent les plus propres à remplir l’objet qu’on se propose. Cependant on ne les annonce pas comme suffisamment éprouvés ; mais l’on croit qu’il feroit important d’en faire faire des essais dans les différents parties du royaume exposées à des climats différens.
On propose donc à Messieurs les intendans d’en faire faire des épreuves dans leurs généralités, ainsi que des autres moyens qu’on pourroit leur proposer, même de ceux connus & usités, afin que la réunion des observations qui doivent résulter de ces épreuves, on puisse faire une instruction utile aux propriétaires des troupeaux & aux manufacturiers qui font un emploi des laines.

Première composition
C’est un simple mélange de suif fondu, & d’une quantité suffisante de charbon réduit en poudre fine, pour lui donner une couleur noire.

Seconde composition
On peut donner plus de souplesse au mélange précédent, en y ajoutant un huitième de son poids de goudron ; mais celui qu’on retire du charbon de terre, n’a pas paru convenir, parce qu’il est trop dessicatif.

mardi 28 août 2012

Lettre d’un Curé des environs de Civrai (9)


AdP 02/10-25/12/1788, v.5
Du 16 octobre 1788

Lettre d’un Curé des environs de Civrai

Persuadé, M., qu’en s’occupant d’agriculture, on devient utile à l’humanité, je me suis toujours fait un vrai plaisir des nouvelles découvertes que j’ai pu faire en ce genre. Pour l’encourager dans ma paroisse, je ne cesse de faire l’éloge de mes laboureurs, & de leur représenter que l’art qu’ils professent est le premier & le plus utile de tous ; je leur démontre que les plus anciens & les plus grands rois de l’antiquité se faisoient honneur d’être agriculteurs ; que les anciens patriarches s’adonnoient tous à ce travail, & que celui qui étoit le plus capable étoit le plus considéré. Je leur parle de l’hommage que l’empereur de Chine lui rend tous les ans, en conduisant lui-même la charrue ; je défirerois enfin pouvoir faire de mes paroissiens des gens instruits & de vrais agriculteurs ; mais ils sont trop attachés à leurs anciennes méthodes, & quand une fois ils ont dit : mon père l’a fait, je le ferai, on ne peut les faire changer.
M. ***, près Melle, a pourtant trouvé le moyen de faire quitter à ses laboureurs l’usage de semer du grain mélangé. Il s’est transporté sur ses terres à la fin du bail de ses fermiers, & a mis pour clause essentielle dans le renouvellement de leur ferme, que tout colon qui semeroit du brizeau, méteil, méture & autres grains mélangés, seroit dans l’instant déchu de sa ferme, sans aucuns dommages et intérêts. Si tous les propriétaires agissoient ainsi, l’on verroit nos laboureurs semer le grain pur, & ne pas s’exposer à une perte évidente par le mélange qu’ils font. En effet, personne n’ignore que tous les grains ne mûrissent pas à la fois ; si l’on sème de l’orge & du froment ensemble, l’orge sera mûre longtemps avant le froment ; si l’on attend la maturité du dernier, tous les grains d’orge seront perdus, il ne restera que la paille ; si l’on moissonne lorsque l’orge est mûre, le froment ne le sera pas, alors la perte est réelle. Ainsi, M., d’après ce foible exposé, je pense comme le seigneur cité ci-dessus, que l’on ne devroit jamais faire aucun mélange de grain, qu’il faudroit semer chaque espèce particulièrement, & qu’alors cela procureroit une plus sûre & plus abondante récolte.
Tout Curé de campagne doit être ou est un bon paysan ; ainsi donc, je vous dirai avec la franchise que ce mot caractérise, que je crois que l’influence des vents agit beaucoup sur les semences. Tout le monde sait qu’ils changent la constitution de l’atmosphère ; que les vents du midi & du nord affectent singulièrement nos corps. Ainsi, d’après les observations que j’ai faites, je conclus que celui qui a égard aux vents qui soufflent lors de l’emblavaison, sera plus favorisé que celui qui n’y fera aucune attention.
J’ai l’honneur d’être, &c.

dimanche 26 août 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (8)


AdP 03/04-26/06/1788, v.18
Du 29 mai 1788

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Il règne, M., dans les environs de Civrai, une maladie occasionnée par une fièvre scarlatine très dangereuse & très maligne, qui s’annonce toujours par un mal de gorge, par une respiration gênée & laborieuse. J’ai soulagé plusieurs de mes paroissiens par un remède très simple. Je prends une livre de sucre que je fais fondre dans une pinte de vinaigre : on prend une cuillerée de ce sirop, qu’on mêle avec cinq cuillerées d’eau, que le malade doit boire avec plaisir, & souvent.
Je prends ensuite de l’herbe à Robert, geranium Robertianum, connue par les paysans sous le nom de pied-rouge ; je la fais hacher & arroser de vinaigre, & je la fais placer sous les oreilles du malade ; ce qui diminue la douleur.
J’ai feuilleté mon savant & fidelle Buchan ; je vois que cette maladie imite celle qui règna & fit tant de ravages à Édimbourg en 1774.
L’expérience a prouvé dans ce pays-ci que les saignées, purgatifs & remèdes rafraîchissants ne sont pas convenables pour cette maladie.
Comme on vient de m’apprendre qu’elle fait des ravages dans l’Angoumois & le Bas Poitou, je m’empresse de recommander l’usage de ce remède simple & naturel, que j’ai éprouvé avec le plus grand succès.
Je ne saurois trop recommander pour la même maladie l’usagede la tisane faite avec de la racine de houblon-lupulcos ; je viens d’éprouver tout-à-l’heure que cette tisane chasse vivement au dehors la matière morbisique.
Je ne douterois pas, d’après cette expérience nouvelle, que la bière ne fût très bonne pour cette maladie.
On craint dans ce pays-ci qu’elle ne devienne épidémmique ; ce qui m’engage à publier l’usage heureux de mon remède simple & naturel, qui sera sûrement contredit & regardé avec indifférence : mais j’ose protester, avec toute la candeur que l’intérêt de l’humanité exige de moi, que je défierois plutôt soulager mes semblables que de vouloir prétendre à l’opinion d’un seul homme.
J’ai l’honneur d’être, &c.

mercredi 22 août 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 7e


AdP 04/10-27/12/1787, v.13
Du 15 novembre 1787

Réplique de M. Piorry, Maître Chirurgien en cette ville, ci-devant Chirurgien des armées navales, à M. le Curé de S.G..., aux environs de Civrai

J’avois pris, M., pour une réponse votre lettre insérée dans la Feuille du 25 octobre, & j’y avois répliqué ; mais le style & le mode différens que vous employez pour la réponse que vous me faites l’honneur de m’adresser directement le 1er novembre, lui méritent assurément la préférence sur la précédente.
Vous vous êtes trompé, M. ; relisez ma lettre, & vous verrez que je n’avois pas l’intention d’éclaircir les doutes & les incertitudes que vous avez proposés. Car je vous priois alors de m’expliquer bien des endroits de votre écrit que je ne concevois pas facilement. Je vous ai dit enfin que, fâché de ne pouvoir vous suivre dans vos raisonnemens, j’avois recours aux principes reçus pour me rendre compte des causes de la mort subite des Moissonneurs.
Si ces principes ne vous avoient pas été inconnus, vous vous seriez apperçu que les idées de M. Lemit ne sont point aussi opposées aux miennes que vous l’avez imaginé. L’asphyxie n’est en effet qu’une diminution si grande de la sensibilité & de l’irritabilité, qu’elle est bientôt suivie de l’extinction parfaite de ces facultés, si les asphyxiés ne sont pas promptement secourus.
Il est étonnant que vous n’ayez pas ajouté à vos connoissances celles des lois de l’irritabilité & de la sensibilité. Il est plus étonnant encore que, ne sachant pas en quoi consiste la vie, vous ayez tenté de conserver celle de vos paroissiens malades. Vous avez donc donné au hasard ; & cette méthode, vous en conviendrez, n’est pas toujours heureuse & satisfaisante pour une âme délicate & sensible. Ne croyez pas vous en défendre en disant que les Buchan & son traducteur, les Tissot, les Jâmes, les Hecquet, mêmes les Lientaud vous servent de guide dans ces circonstances. Écoutez ce que dit le célèbre Cullen : « Les Médecins qui ont voulu mettre leur art à laportée de tout le monde, sont au-dessous de la critique. La Médecine ne peut s’apprendre d’une manière empirique, parce que les faits sont très défectueux ; c’est pourquoi ceux qui ont tenté cette voie, tels que Lieutaud (& ceux que vous citez), sont tombés dans une infinité d’erreurs. Cet Auteur a toujours fait de très mauvais raisonnemens ; il préfére des remèdes sans action, & les applique sans distinction... Il est rare qu’on puisse se fier au récit qu’il donne des maladies. »
Si vous aviez lu & médité les bons ouvrages des Bordeu, des la Caze & des Minvielle, vous aurize appris comme moi que les concentrations de forces ne sont pas des termes pompeux, mais des phénomènes qui se passent journellemenent sous vos yeux.
Pour vous prouver enfin que les termes vides de sens ne me séduisent pas davantage que ce qui est supposé & imaginé, je vous déclare que je n’admets en Médecine, comme en Chirurgie, que ce que je juge par mes sens, & ce qui m’a démontré par des expériences répétées ; &, pour vous en convaincre, je vais sommairement vous rendre compte de mes idées sur l’irritabilité & la sensibilité ; vous tirerez ensuite des conclusions plus aisées & plus sûres de ce que j’ai dit dans ma première lettre.
Toutes les parties du corps humain qui ont la faculté de se contracter, de se roidir, en un mot, d’exercer un mouvement quelconque lorsqu’elles sont irritées par l’action d’un stimulus, je dis que ces parties jouisent absolument de l’irritabilité.
Si ces mêmes parties, après avoir été stimulées, & après avoir éprouvé quelque changement dans leur mode ordinaire, nous procurent de la douleur ou du plaisir, des appétences ou des répugnances, il est incontestable qu’elles jouissent de la sensibilité.
Ces facultés innées dans les animaux se sont cependant, à proprement parler, que des dispositions très prochaines à se mouvoir & à sentir, & elles deviendroient absolument nulles, si les nerfs qui parcourent leur tissu, ne les mettoient pas en jeu. Voyez les expériences de Bellini, Vieussent, Haller, Bordeu, &c.
Les nerfs n’agissent pas encore par leur action propre, mais par l’action d’un fluide auquel ils servent de conducteur, & qu’on appelle fluide nerveux.
Ce fluide nerveux a tant d’analogie avec le fluide électrique, que je crois, avec Newton, de Sauvages, Linaeus, Bancroft, Walsh, Achard, Berthelon, &c., que c’est absolument ce grand agent de la nature qui a été modifié par l’action du cerveau. Consultez les ouvrages des Savans que je vous cite, & vous y trouverez des expériences concluantes.
L’action du fluide nerveux s’exerce sur la fibre animale, pendant tous les instans de la vie ; c’est ce même fluide qui lui donne un mouvement continu, que nous appellons mouvement fibrillaire, & qui est la vraie cause de la chaleur animale. J’estime encore que c’est l’action de ce fluide, qui vivifie la fibre motrice, & lui donne le pouvoir de résister, jusqu’à un certain point, aux impressions de l’éther ; qui arrête la désunion de nos parties élémentaires ; qui imprime à nos parties molles, en les irritant modérément, une tendance à se contracter, en les tenant dans un léger degré de tension, de fermeté, de cohésion ; & ce sont ces modifications que j’appellerai force tonique, force conservatrice des anciens, force vivante de Haller, force submusculaire de Ferrein, & qui est toujours en opposition avec la force élastique.
Cela posé, il paroît superflu de vous observer qu’il faut que la fibre animale conserve son degré naturel d’irritabilité & de sensibilité, pour que le fluide nerveux exerce sur elle sa puissance stimulante ; que ce degré d’irritabilité & de sensibilité est différent pour chaque individu, & que c’est probablement la vraie cause des variétés de tempéramens, & de la multiplicité des appétences & des répugnances.
Je dois actuellement vous prévenir que les deux facultés dont il est question, éprouvent des changemens manifestes par les impressions du froid & du chaud, &, de plus, qu’il existe dans la nature des substances qui peuvent détruire subitement, comme le font les mophètes & certains poisons que je me garderai de nommer.
Le froid modéré est tonique ; s’il est longtemps soutenu, il devient sédatif alors il émousse la sensibilité & l’irritabilité, & la fibre motrice s’engourdit : s’il est excessif & continu, il détruit totalement les sources du sentiment & du mouvement. Consultez les écrits de Boerhaave sur le danger qu’il courut en voyageant en voiture par un froid très vif.
La chaleur modérée est excitante ; si nous supportons trop longtemps ses effets, l’irritabilité & la sensibilité, trop constamment exercées, s’affoiblissent, & cèdent enfin à l’action de ce nouveau stimulus : elles cèderont donc d’autant plus vite, que le degré de chaleur sera plus fort.
D’après ces principes, la cause de la mort subite des Moissonneurs m’a paru évidente ; &, sans avoir recours à de subtils raisonnemens, j’ai conclu que la sensibilité, l’irritabilité, & la force tonique qui en est le produit, ayant été subitement détruites, la force élastique est devenue libre ; qu’elle a écarté les fibres motrices, qui, en s’éloignant, ont causé le gonflement donc vous avez parlé.
Le sang ne joue donc pas un si grand rôle que Buchan & les autres vous l’avoient laissé croire : en effet, ce fluide est purement passif, & si soumis à l’action des solides, que dans un instant ils peuvent lui faire éprouver bien des modifications différentes. Voyez ce qu’à dit Cullen du sang d’un épileptique tiré de son bras pendant un paroxysme, & de la différence que présenta celui qu’on lui tira immédiatement après le même accès. Lisez encor les expériences des Dehoen, des Lamure, des Hewson, &c., & vous aurez une juste idée des  fonctions de ce fluide dans l’économie animale. Pour vous confirmer dans les principes de ces premiers Savans, méditez l’heureuse découverte que nous devons à l’immortel Franklin, je veux dire la doctrine de l’action & de la réaction, qui a été si bien expliquée par le célèbre Cullen, & alors vous jugerez sainement de l’effet des vomitifs.
Vous rapportez tous les faits qui vous sont connus, pour nous persuader que l’invention de votre miroir ardent doit être admise : pour vous obliger, je m’efforcerai de le croire ; mais, quoiqu’il en arrive, ne vous mettez pas en peine : si la nature a ses écarts, la raison peut avoir ses abus.
Vous me demandez principalement mes réflexions sur le gaz méphytique : je tiens à mon premier sentiment.
En effet, le gaz méphytique est absorbé par l’eau ; il la rend aigrelette. Le gaz inflammable, au contraire, s’unit difficilement à ce liquide ; il dépose à sa surface une matière fixe, de couleur d’ocre, s’il a été tiré du fer, & de couleur blanche, s’il a été tiré du zinc.
Les animaux meurent également subitement, & les lumières s’éteignent aussi, lorsqu’on les plonge dans l’air fixe, dans l’air nitreux, dans l’air inflammable, dans l’air qui a été usé & diminué par la combustion, la calcination, la respiration & la putréfaction.
Mais au contraire, si on enferme une jeune souris dans un vaisseau contenant sept pouces d’air atmosphérique, elle y vivre l’espace de demi-heure ; une autre souris de même force vivera l’espace de deux cent quarante minutes dans un vaisseau de pareille capacité, & rempli d’air déphlogistiqué. Voyez les expériences de Fontana.
Je [...] que j’ai de vous écrire, & le désir que j’ai de satisfaire aux questions savantes que vous me faites, vous soient également connus.
J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 14 juillet 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 6e


AdP 04/10-27/12/1787, v.9
Du 1er novembre 1787

Réponse du Curé des environs de Civrai, à M. Piorry, ancien Chirurgien-major des armées navales du Roi, &c.
Je vous devrois, M., plutôt un remerciement qu’une réplique à la réponse é à l’instruction dont vous avez honoré ma lettre ; mais, quelle que soit ma reconnoissance, je ne puis me refuser le petit mérite de vous dire qu’en exerçant votre esprit & votre imagination, vous n’avez point du tout éclairci les doutes & les incertitudes que j’avois proposés : car je vous avoue que, quand j’ai écrit sur la mort de nos Moissonneurs, j’espérois quelque chose de fixe de la part des personnes de l’art. Que je consulte M. Lemitt, il me dit que nos Moissonneurs ont été asphyxiés, suffoqués par des vapeurs, &c. ; selon vous, M., la cessation ou l’extinction de la sensibilité les a conduits à la mort.
Voilà deux systèmes aussi opposés que le froid & le chaud.
Je ne connois point l’irritabilité de MM. Flisson & Haller, ni le mode de contractibilité générale, &c. ; je ne connois point la Physiologie, qui considère en quoi consiste la vie ; j’ignore absolument les concentrations des forces vitales, &c. ; ce sont des termes pompeux sur lesquels je ne répondrai point. Mais je sais que toute personne qui cesse de sentir, est malade, s’il n’est pas mort ; & je crois que tout votre sentiment roule sur cette conclusion : Nos Moissonneurs ont cessé de sentir ; donc ils ont cessé de vivre.
Comme ce système concluant pourroit souffrir quelques difficultés & quelques distinctions scholastiques, disons ; Nos Moissonneurs ont cessé de vivre ; donc ils ont cessé de sentir & d’être irrités. La conséquence est inattaquable, & souffrira moins de contrariétés de la part de ceux qui connoissent la mécanique des organes.
Par votre lettre digne d’éloges, vous doutez de ma qualité de Curé de campagne : je puis vous assurer que je suis Curé de S.-G., près Civrai ; &, si j’ai parlé ainsi, c’est plutôt pour ma plaisanter moi-même, que pour outrager personne ; car vous savez la prévention qui règne sur les Curés de campagne & sur les Gentilshommes de brande.
Vous exigez trop de mes minutieuses observations, en me demandant la distance des toises, la hauteur, le degré de déclivité, &c. Vous êtes trop instruit pour ignorer que la diversité de la chaleur naît de la nature du sol, de la situation, des différents angles sous lesquels les rayons du soleil viennent frapper la surface de la terre. Un Chirurgien des armées navales, comme vous, a vu bien des montagnes & des côteaux qui présentent au soleil un côté concave, & qui font l’effet d’un miroir ardent sur la plaine. Je ne doute même pas que dans vos voyages vous n’ayez vu les fameuses montagnes de Gate, qui sépare un pays qui offre deux saisons dans le même temps. Vous savez encore que, tandis que l’hiver le plus rude règne sur la côte du Malabar, la côte de Coromandel, au même degré d’élévation, offre le plus beau printemps. Combien d’autres pays montueux, où l’on passe tout d’un coup d’un très beau ciel à des orages & des tempêtes les plus effroyables. Peut-on douter, d’après les observations des Voyageurs, que les montagnes, les côteaux n’influent sur la température des pays où elles se trouvent, soit en arrêtant les vents, soit en réfléchissant les rayons du soleil, &c ? Vous n’ignorez pas encire que les rayons solaires sont toujours plus ou moins renvoyés ou réfléchis ; mais ils ne sont jamais tous absorbés. Ainsi, quand j’écrit que le malheureux moissonnoit sur un terrain bas, je n’ai pas voulu dire qu’il travailloit dans une caverne, mais sur un lieu où les rayons du soleil étoient plus rassemblés, où il n’y avoit aucune agitation d’air, où enfin le Moissonneur dont il est question, avoit pu recevoir un coup de soleil, qui avoit porté le sang au cerveau, &c.
Je suis étonné même, M., que vous ne soyez pas de l’avis des plus célèbres Médecins modernes, MM. Lieutaud, Duplanil, Tiffot, Buchan. Lisez l’ouvrage de ce dernier, en sa Médecine domestique, tom. IV, pag. 509 : vous verrez qu’un coup de soleil peut occasionner une apoplexie : voyez la page 54 du même tome, où il est dit que le froid excessif coagulant le sang dans les extrémités, il le porte en grande quantité au cerveau, & occasionne une apoplexie, &c. Lisez encore le même Auteur, tom. III, pag. 240 : vous verrez que les apoplexies ne proviennent que d’un sang porté au cerveau, &c. Or si le froid & le chaud, quoique réellement opposés, peuvent occasionner une apoplexie ; &, si cette même apoplexie a pu occasionner une cessation de sensibilité, elle a donc pu occasionner à nos Moissonneurs la cessation de la vie.
D’ailleurs ma lettre n’est qu’un tissu d’incertitudes & de doutes que j’ai proposés pour satisfaire ma curiosité ; &, si j’ai rapporté les observations des Anglois & de plusieurs Philosophes, c’est pour manifester l’indécision de mon système, plutôt que pour critiquer ; & si j’ai rapporté les observations de Leuwenhoeck, qui prétend avoir compté cent vingt-cinq mille pores dans un espace que pourroit courir un grain de sable, c’est pour faire appercevoir que, dès lors que l’air trop chaud peut faire changer la texture de tant de canaux, il peut bien avoir occasionné la cessation de la sensibilité, qui a fait cesser la vis de nos Moissonneurs.
Je n’ai parlé du gonflement du cadavre & de la prompte putréfaction, que parce que vous savez, comme moi, que tous les animaux morts dans la machine pneumatique, gonflent & ont le poumon tout froncé, &c. ; ce qui prouve que la pesanteur de l’air nous est absolument nécessaire pour retenir & brider le sang dans nos vaisseaix : &, comme je sais que l’air, ainsi que l’eau, se charge de particules qui peuvent même occasionner la mort subite, j’ai parlé de ce qui se passe sur les Cordilières du Pérou, et des observations de 1709.
Quoique je ne puisse même douter du principe de la vie animale, je ne puis cependant m’assurer que mes observations fussent inutiles dans mes doutes proposés, puisqu’il est sûr que l’air est un des agens les plus considérables & les plus universels qu’il y ait dans la nature, tant pour notre conservation, que pour la production des plus importans phénomènes qui arrivent sur la terre, &c.
Je suis étonné que vous prétendiez que l’émétique n’échauffe pas & n’agite pas la masse du sang : consultez la Médecine domestique, tom. II & V, pag. 195 & 9, & frémissons sur les dangers des remèdes étrangers, & les fraudes qu’on exerce sur un objet d’où dépend notre vie.
Mais finissons, M., & soyez persuadé que vous n’abuserez jamais de ma complaisance en me faisant part de vos réflexions ; je les attends, principalement sur le gaz méphytique, que vous prétendez que je confonds avec le gaz inflammable, & même je ne puis croire que les expériences rapportées dans ma lettre, puissent être autre chose qu’un gaz méphytique.
Si vos réflexions me prouvent combien vous faites cas de mes écrits, je désirerois vous manifester le plaisir que j’aurois de joindre mon zèle au vôtre, pour secourir les pauvres Cultivateurs. J’ai l’honneur d’être, &c.

lundi 11 juin 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 5e


AdP 04/10-27/12/1787, v.7
Du 25 octobre 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches
                                                                    
Monsieur, voilà plusieurs années, M., que vous insérez dans vos Feuilles quelques observations qui m’attirent des censeurs. Cela ne m’étonne pas, parce qu’on ne doit plus espérer de réunir les suffrages de tout le monde : ce qui est approuvé par les uns, est censuré par les autres ; chacun a ses argumens, ses dogmes, ses erreurs & ses illusions ; chaque interlocateur fait valoir son opinion, sur laquelle il n’y aura jamais de méthode.
Tous mes censeurs ont voulu me persuader que les connoissances de la Médecine & l’Agriculture étoient absolument contraires, & même incompatibles avec les devoirs & la gloire de l’état ecclésiastique.
J’ai triomphé aisément d’eux, en leur rappelant l’intention du Clergé & du Gouvernement qui nous envoie des remèdes. Je leur ai rapporté les conseils de Tissot, Buchon & Rosen ; plusieurs Médecins qui exhortent les Curés à s’instruire d’un art qui les touche de si près, puisque c’est par là qu’ils pourront satisfaire leurs vues bienfaisantes, & exercer les actes de l’humanité les plus essentiels.
D’ailleurs il faut voir les sages lois du Législateur des Juifs, pour la conservation de leur santé, & les précautions qu’on prenoit pour éviter la contagion. Qu’on se rappelle encore le mandement du célèbre Archevêque de Toulouse, Mgr de Loménie de Brienne. Qu’on lise les expériences de MM. L’Abbé Tessier, Rozier & plusieurs autres Eccliésiastiques, choisis pour contribuer à la perfection de l’Agriculture. Tant d’Auteurs dignes des plus grands éloges, & de la reconnoissance publique, peuvent servir d’un exemple capable de désarmer les plus grands censeurs.
Il feroit même essentiel pour l’intérêt public, que les Curés eussent été depuis mille ans Historiographes de leur paroisses ; qu’ils eussent tenu des registres exacts des évènemens intéressans qui s’y sont passés : nos histoires auroient peut-être plus de véracité ; chaque Curé successeur connoîtroit tout de suite sa paroisse ; & ces mêmes registres serviroient de base solide pour l’histoire particulière de chaque province : car combien ne manque-t’il pas de monumens pour former une histoire certaine !
Il feroit encore essentiel pour l’Agriculture, que les Curés eussent tenu depuis mille ans des registres contenans les expériences des meilleurs Agriculteurs, on trouveroit aujourd’hui un guide sûr ; car l’art de labourer, semer, moissonner, n’admet point des expériences faites à cent lieues ; tout est soumis au lieu, au climat, à la saison : c’est ce que j’ai vu par le changement des Colons d’une paroisse étrangère dans la mienne ; en apportant la méthode de labourer qu’ils patriquoient dans la paroisse qu’ils ont quittée, ils ont apporté dans la mienne leur ruine, & celle de leur maître, &c.
Je ne saurois encore répéter trop souvent que plus les Curés exciteront leurs paroissiens au travail & à l’émulation, plus ils les rendront riches, & plus il sera facile de leur imprimer les devoirs de la religion.
Car il faut, pour faire connoître à un Paysan la religion & l’honneur, lui faire sentir l’aisance, parce qu’un cœur flétri par la pauvreté, n’a d’autre sentiment que celui de la misère ; il ne pense qu’à pleurer son état ; il veut vivre, cherche du pain, oublie la religion, l’honneur & tous autres sentimens ; & une maladie seule peut mettre le meilleur Agriculteur dans cet état déplorable.
Bien plus, on ne peut pas douter que notre existence physique & morale dépende souvent de ce qui nous environne. L’influence des météores se fait sentir sur nous & sur les végétaux ; l’année, suivant le proverbe, fait plus que la culture. Plusieurs philosophes prétendent qu’après des observations météorologiques, on peut prévoir, comparer & prévenir les bonnes & mauvaises années, &c.
Or si depuis mille ans chaque Curé avoit tenu dans sa paroisse un registre fidelle d’observations météorologiques, dans lequel on auroit inscrit les variations de chaque jour, l’état du ciel, que de ressources ne pourroit-on pas trouver !
Qu’on eut ensuite réuni & comparé l’état des maladies de chaque année, les remèdes, les moyens employés, les succès de l’Agriculture, la date des labours, les influences de l’atmosphère, on auroit pris des précautions qui auroient pu être essentielles pour notre santé & notre Agriculture.
Car, en fait de maladie & d’Agriculture, il ne faut pas raisonner généralement ; tout devient différent en chaque lieu ; tout dépend des vents, des pluies, du froid, des bois, des collines, &c. Il a tombé de la grêle à Chef-Boutonne, il n’en a pas tombé dans quelques paroisses voisines ; un terrain peut être plus froid qu’un autre terrain voisin. Enfin tout prouve qu’il faut absolument des observations locales pour agir sûrement en fait de remèdes & de moyens pour l’Agriculture. Si la mort gronde sur nos têtes, les moyens de l’éviter est peut-être caché dans l’herbe que nous foulons aux pieds.
Le bon sens & la raison nous prouvent enfin qu’il ne suffit pas à un Curé de se borner à la religion ; il faut encore contribuer au bien de l’État : si notre vie exige de nous une connoissance de première nécessité, les besoins qui nous attachent à la charrue, exigent encore un travail aussi pressant ; & je ne croirois jamais que les observations de la nature, si nécessaires à la conservation de notre être, & qui nous élèvent jusqu’à son auteur, puissent offrir un objet contraire à l’état ecclésiastique : nous devons au contraire (selon moi) admirer, honorer & rechercher cette vertu éclairée, bienfaisante, qui embellit notre existence, & qui nous fait chérir le plaisir de faire le bien, qui est le plus beau spectacle de la nature.
D’après ce que je viens de dire, mes censeurs ont été obligés d’avouer que le soin de marquer les faits historiques, les variations météorologiques, & les succès de l’Agriculture, bien loin de détourner les Curés de la religion, les en rapproche au contraire par l’exercice de la charité, de l’humanité & des devoirs de citoyen.
J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 2 juin 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 4e


AdP 04/10-27/12/1787, v.3
Du 11 octobre 1787

Lettre de M. Piorry, Chirurgien en cette ville, & ancien Chirurgien-major des armées navales du Roi, à un Curé des environs de Civrai
J’ai lu & relu, M., avec le plus grand plaisir vos réflexions sur la mort subite d’un Moissonneur, insérées dans la Feuille du 27 septembre dernier. Il faut avouer que vous n’êtes point un critique sévère, & que vous mettez la personne à qui vous rpondez d’autant plus à son aise, que vous feignez constamment de ne pas connoître les termes équivoques et pompeux, les phrases suivies, les transitions heureuses, &c., &c. Je ne devin pas votre intention : mais au fait, à quoi bon tant de foin ? Ne suffit-il pas qu’on rapporte les choses ? Peu importe comment ; tant pis pour qui ne les entend pas.
Pour moi je conçois fort bien que vous voudriez qu’on vous crût Curé de campagne ; cependant vous n’avez pas de motif pour outrager vos prétendus confrères, en donnant une fausse acceptation à ce titre honorable. Mais il est certains phrases de votre récit, que je ne comprend pas aussi facilement, & dont je vous demanderois l’explication. Par exemple, vous dites « que le Moissonneur mort étoit dans un terrain bas, opposé à un autre terrain, qui présentoit au soleil un côté concave, qui a pu fair el’effet du miroir ardent sur la tête de ce malheureux.»
Vous voulez dire sans doute que le défunt moissonnoit dans une caverne. S’il eut été au pied d’un côteau, vous n’auriez pas écrit, dans un terrain bas, &c. ; mais, sur un terrain bas, dominé d’un côté par une collune demi-circulaire, dont le pied & la cime étoient respectivement distants de tant de toises du point qu’occupoit le Moissonneur : & calculant après les distances respectives, vous auriez donné la hauteur & le degré de déclivité de ce côteau ; le Lecteur s’en seroit formé une juste idée, & malgré cela vous n’eussiez pas été trop curieux & trop minutieux observateur.
Quelque soit le lieu que vous voulez désigner, je ne croyois pas, avant la lecture de votre lettre, que la terre rouge ou noire, & sillonée, pouvoit réfléchir les rayons solaires avec une convergence assez exacte pour leur faire former u centre ou foyer lumineux ; j’avois seulement appris que les surfaces unies, polies, dures, & surtout blanches et brillantes, pouvoient produire la réflexion des rayons solaires, & qu’au contraire les surfaces moins dures, inégales, colorées, & surtout celles qui approchent le plus du noir, absorboient les rayons solaires avec avidité. Au reste on fait journellement des découverts, & qui oseroit contester qu’il ne vous étoit pas réservé, M., de faire connoître un miroir ardent de cette espèce, qui, quoiqu’actuellement sans effet manifeste, pusqu’il n’a aucunement altéré la peau du Moissonneur mort, pourroit avec quelques corrections égaler par sa chaleur celui du jardin de l’Infante.
« La fatigue, dites-vous ensuite, & les rayons du soleil ont pu porter le sang au cerveau, & occasionner une apoplexie. » Et ailleurs : « Le froid ne cause la mort que parce qu’il coagule le sang dans les extrêmités, le retient dans les vaisseaux, empêche la circulation, & fait porter le sang au cerveau. » Selon vous les effets du chaud & du froid, quoique réellement opposés, sembleroient être les mêmes, puisque dans l’une & l’autre circonstance le sang est porté au cerveau. J’examine surtout l’action du froid, qui, en retenant le sang dans les vaisseaux, empêche la circulation, & malgré cela, vous assurez qu’il faut porter le sang au cerveau. Toutes ces idées ne me paroissent pas moins neuves que l’invention de votre miroir ardent, & je ne vous avoue ingénument que je ne les comprends pas. Désespéré de ne pouvoir raisonner comme vous, je me suis rendu compte de la mort du Moissonneur, en l’expliquant d’après les principes reçus. J’ai vu que la cessation ou l’extinction de l’irritabilité & de la sensibilité chez ce malheureux, l’a conduit à la mort ; & je le crois d’autant plus fermement qu’il falloit cette circonstance pour qu’il s’en suivit le gonflement & la prompte putréfaction dont vous parlez : effets que le sang, qui n’est qu’une humeur purement passive, n’auroit jamais pu produire, & qui ne surviennent point à l’apoplexie. Au surplus, vous savez aussi bien que moi, que l’irritabilité & la sensibilité sont les deux principes d’où dépend immédiatement la vie animale, sans parler de l’âme qui nous distingue des brutes.
Forcé de raisonner d’après ces deux principes, puisqu’ils sont aussi évidens que le jour, j’ai reconnu facilement la cause de la mort du Moissonneur en question, & j’ai pensé que, pour expliquer ce phénomène, il étoit inutile de se rappeler qu’en 1709 il tomba plus de pluie en Angleterre qu’en 1714 ; que les cinq huitièmes de nos alimens liquides ou solides se perdent par la transpiration ; que l’espace qu’occupe un gran de sable posé sur la peau, renferme vingt-cinq mille pes, & non pas, comme vous l’avez dit, que nous avons vingt-cinq mille pores qu’occuperoit un grain de sable ; que ce qui se passe sur la Cordelières du Pérou n’a rien de commun avec la mort du Moisonneur. En consultant le point de Physiologie sur l’irritabilité & la sensibilité, vous vous convaincrez vous-même que les vomitifs bien administrés ne sont pas des remèdes qui agitent & échauffent la masse du sang, vous vous apercevrez que leur effet ne se borne pas à une évacuation douce, mais qu’ils dissipent encore les concentrations des forces vitales, qu’ils facilitent leurs égales distributions, en rompant les spasmes, & qu’en un mot ils rétablissent le calme.
Je craindrois d’abuser de votre complaisance & de celle de l’Auteur de cette Feuille, en devenant prolixe : je me réserve, sous son bon plaisir & le vôtre, de vous parler une autre fois de gaz méphytique, dont vous confondez la nature avec celle du gaz inflammable. Je désire que mes réflexions vous prouvent combien je fais cas de vos écrits, & combien je suis jaloux de m’entretenir avec vous & avec l’Auteur de la lettre du 30. août dernier.
J’ai l’honneur d’être, &c.

dimanche 27 mai 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 3e


AdP 05/07-27/09/1787, v.25
Du 27 septembre 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches
Monsieur, la lettre qu’on a insérée dans votre feuille du 30 Août, est la plus capable d’intéresser tout citoyen sensible aux accidens auxquels sont exposés les Moissonneurs. L’Auteur même est digne de toute ma reconnoissance ; mais qu’il me permette de lui faire part de quelques réflexions sur la mort subite des Moissonneurs dont il est question.
Je suis un Curé de campagne, qui ne connois ni les termes équivoques ni pompeux, qui marche lentement & à pas comptés avec la maladie de mes paysans ; car en hasardant trop, on peut très aisément se plonger dans l’erreur & l’illusion : c’est pourquoi je préviens que je ne prends aucun parti sur les réflexions dont je fais part dans cette lettre.
Le Moissonneur mort dans ma paroisse, étoit dans un terrain bas, opposé à un autre terrain qui présentoit au soleil un côté concave, qui a pu faire l’effet du miroir ardent sur la tête du Moissonneur en question ; & cette poisition me fait douter, tout bas, que la fatigue & ces mêmes rayons de soleil avoient pu porter le sang au cerveau, & occasionner une apoplexie. On pourroit encore croire que les sueurs & le travail excessif ont pu arrêter la circulation du sang, & par là produire la suffocation ; car il est prouvé qu’une trop grande chaleur, jointe avec des sueurs excessives, porte le sang à un épaississement inflammatoire, & rétrécit les vaisseaux pulmonaires de manière à occasionner une mort subite ; car cet air trop sec est mille fois plus pernicieux qu’un air humide. C’est ce qui se voit dans les observations d’un Anglois, qui dit qu’en 1709 il tomba en Angleterre vingt-six pouces d’eau ; en 1714 il n’en tomba que onze & un quart, & les registres mortuaires de Londres augmentèrent de 5512 morts, & il y eut aussi une grande mortalité sur le bétail.
Il est encore prouvé que nous avons vingt-cinq mille pores qu’occuperoit un grain de sable : si à travers tant de canaux, nos Moissonneurs ont perdu les principes vivifians & les parties fines & essentielles, cela ne peut-il point leur avoir occasionné la mort subite ?
Il est sûr qu’en mangeant & buvant huit livres pesant, nous en perdons cinq livres par la transpiration insensible, & trois livres par les évacuations. Si ces malheureuses victimes avoient perdu beaucoup plus qu’ils n’avoient pris, l’action vive du soleil et la fatigue n’ont-ils point dissipé & altéré le fluide du sang, si nécessaire à la vie ?
Mais ce que je sais, c’est que le cadavre gonfla extraordinairement, & la corruption se manifesta dix minutes après la mort : les sueurs excessifs n’ont-elles point enlevé cette pesanteur d’air, dont les expériences que l’on fait avec la machine pneumatique sur les animaux, nous montrent la nécessité ?
Voilà bien des incertitudes pour un Curé de campagne trop curieux & trop minutieux observateur, qui doute encore que la trop grande chaleur & le froid excessif produisent le même effet que les vapeurs vineuses & celles du charbon.
Tous les voyageurs prétendent qu’en passant les Cordelières du Pérou, on éprouve un vomissement bilieux horrible : ils prétendent que les liqueurs spiritueuses, portées sur ces montagnes, deviennent insipides. Tout est soumis aux différentes pressions de l’air ; nous sommes nous-mêmes des baromètres vivans. Or, si l’air décompose les liqueurs les plus spiritueuses (ce dont on ne peut douter), si l’air allonge, relâche nos fibres, enfle, raccourcit & augmente une éponge, &c., pourquoi une chaleur trop vive n’a-t-elle pas pu décomposer le sang, & lui donner un degré de fermentation qui a pu tuer nos Moissonneurs ?
Un Curé qui doit vivre avec des paysans, devient souvent Médecin malgré lui, & ne peut absolument s’empêcher de joindre au don le persuader quelques légères connoissances sur la Botanique, pour aider des malheureux privés de tous secours : c’est cette perspective qui m’a fait souvent réfléchir & observer des choses indifférentes aux autres ; mais voilà ce que j’ai vu.
Je fais tous les ans, au mois de Mai, un vinaigre avec des plantes vulnéraires : la bonté de ce vinaigre est si reconnue, que le moindre enfant qui se coupe court chez moi. J’ai apperçu que le sang de mes Moissonneurs étoit épais, noir & de couleur différente des autres années.
Dans le moi d’Août dernier, j’ai eu quelques malades : j’ai fait respirer ces malades sur une glace de miroir ; leur halaine représentoit la fumée d’un poêle. Je me suis dit à moi-même : Les vomitifs agitent & échauffent la masse du sang ; l’air trop chaud a desséché les humeurs. Dès ce moment j’ai évité tous les vomitifs ; & comme je suis très persuadé que les salades, les fruits bien mûrs & les bains se chargent du feu qui nous dévore, j’en ai retiré un très grand avantage. En Médecin paysan, j’ai fait usage de ma tisanne de seigle & de polypode ; j’ai purgé avec une décoction de feuilles de bagnaudier & de jus de cerises noires ; une décoction d’écorce de cerisier sauvage & de frêne, m’a servi de quinquina ; & après ces remèdes, j’ai tâché de faire procurer à mes paysans ce qu’on refuse, & la fièvre de mes paysans a cédé à tout ce régime.
Personne ne respecte plus que moi les décisions de l’Auteur de la lettre insérée dans votre Feuille ; mais qu’il me permette de douter tout bas que le Moissonneur dont est question, ait été tué par des causes méphytiques : car, si cela étoit ainsi, ceux qui moissonnoient avec lui auroient senti quelque pression de cet air mortel : car tout air méphytique ne ménage personne ; soit vapeur, soit exhalaison, on sent une chaleur qui dévore les entrailles. Il est encore certain que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique : on prétend que c’est une huile sulphureuse, qui est un poison des plus dangereux ; on le voit par une expérience bien facile. Qu’on place du charbon allumé dans une chambre bien fermée ; qu’on mette dans le même lieu un vase plein d’eau : on verra sur cette eau une écume & un espèce de crême huileuse qui surnagent. Cette crème prouve donc que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique, même dans le temps le plus serein. Qu’on descende dans une bouteille une bougie allumée : tant qu’il y aura de l’air pur, la flamme subsistera ; il s’attachera à la bouteille une espèce d’huile sulphureuse. Qu’on y plonge un animal quelconque : après que la chandelle sera éteinte, l’animal périra en peu de minutes ; plongez-y un second, ce dernier vivra moins que le premier, & le troisième encore moins, parce que la transpiration des premiers aura augmenté la masse de l’air mortel. D’après ces expériences, comment est-il possible que dans une plaine où l’air est dans une agitation continuelle, il ait pu se former une vapeur méphytique qui ait suffoqué un homme environné de ses camardes, qui n’ont reçu aucune pression sensible ?
On jugera mes observations comme on voudra. Je doute encore que le froid excessif soit aussi une vapeur empoisonnée, & je crois que le froid ne cause la mort que parce qu’il coagule le sang dans les extrémités, le retient dans les vaisseaux, retient les parties grossières de la transpiration, empêche la circulation, & fait porter le sang au cerveau.
Voilà, M., ce que je pense, & je croirois très fort que l’action vive du soleil, la fatigue & les sueurs excessives ont occasionné une apoplexis qui a enlevé subitement les Moissonneurs dont il est question, & non pas une cause méphytique, qui ne peut se présumer dans le cas présent.
Car tout le monde fait qu’il règne parmi les Moissonneurs une émulation très dangereuse pour eux ; ils se disputent la gloire d’avancer l’ouvrage, & de remporter la victoire : par cette imprudence, les paysans excèdent leurs forces ; les vaisseaux pulmonaires se rétrécissent par la vive pression de l’air ; le sang enflammé traverse avec peine le poumon ; les parties grossières du liquide s’accumulent, & doivent produire la mort subite.
Enfin, dans toutes mes réflexions je suis absolument de l’avis du Laboureur qui jette sans cesse de l’eau sur la tête de ceux que la vive action du soleil met dans une espèce d’apoplexie : l’expérience est la maîtresse des arts & la source des sciences.
J’ai l’honneur d’être, &c.

lundi 30 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 2e


AdP 05/07-27/09/1787, v.17
Du 30 Août 1787

Lettre de M. LEMIT, ancien Élève de l’École royale-pratique de Chirurgie de Paris, & Maître en Chirurgie en cette ville, au Rédateur des Affiches
                                   
Monsieur, la mort subite de plusieurs Moissonneurs, arrivés dans les chaleurs excessives que l’on vient d’éprouver, le peu de secours qu’on leur a portés, la facilité qu’il y a de le faire, une presque certitude de les rappeller à la vie avec un peu de soins, me portent à croire que c’est faute d’instructions & de savoir la manière de s’y prendre dans les personnes qui les entouroient, s’ils ont perdu la vie. J’ai cru pouvoir être utile, en indiquant dans votre Feuille, aux personnes charitables & à portée d’obvier à ce malheur, les moyens les plus simples d’y parvenir. Trop heureux si je réussis par là à ranimer la commisération & une tendre charité envers des malheureux qui, pour rouvrir les yeux à la lumière, n’attendent que la main secourable de ceux en faveur de qui souvent ils se sont exposés à la perdre.
Parmi les causes qui produisent l’asphyxie chez les habitants de la campagne, ces quatre sont les plus communes : la trop grande chaleur, les vapeurs vineuses, celles du charbon, & le froid excessif. Le traitement des trois premières étant le même, je prendrai pour exemple celle de la vapeur vineuse, comme la plus prochaine : traitement que l’on pourra également appliquer aux deux autres. Je tracerai celui de l’asphyxie produite par le froid, dans une autre lettre.
Lorsqu’une personne aura le malheur d’être surprise des vapeurs vineuses, comme cela est arrivé il y a quelques années à Salvert, on doit la retirer le plus promptement possible de l’endroit où elle aura été asphyxiée. Comme il est dangereux de s’exposer sans préalablement renouveler l’air, on le doit faire en occasionnant un courant d’air, & on descendra dans le tonneau ou cuve un grand brasier de charbon bien allumé, ou, à son défaut, un feu de sarmens bien secs ; on répandra ensuite de l’eau froide aux environs de la cuve, & même dedans. Ces précautions prises, on peut y descendre avec moins de danger, ayant l’attention de tenir la tête toujours bien élevée. On connoît que l’air est renouvelé, lorsqu’en y plongeant une chandelle allumée, elle s’y maintient jusq’uau fond sans paroître vouloir s’éteindre.
L’asphyxié une fois retiré de la cuve ou autre endroit méphytisé, il faut l’en éloigner le plus que vous pourrez, le mettre nud, le laver avec de l’eau & du vinaigre, l’asseoir sur une chaise en plein air, la tête soutenue dans sa position naturelle ; l’envelopper d’un drap fixé sous le menton, & puis jeter, sans discontinuer, de l’eau fraîche à plein verre sur tout son corps, & particulièrement sur le visage & sous le nez, jusqu’à ce que vous apperceviez quelques signes de vie, qui n’arrivent quelquefois qu’après plusieurs heures. Ces signes sont le hoquet, le serrement & sifflement des narines, les machoires fortement appliquées l’une contre l’autre, un vomissement de glaires épaisses & écumeuses, lequel est suivi plus ou moins tard d’un tremblement universel qui annonce le retour de la respiration. Vous saisirez avec empressement l’occasion où le malade aura la bouche ouverte, pour placer entre ses dents des petits coins ou morceaux de bois, afin d’empêcher le resserrement subit des machoires, & faciliter le moyen de mettre quelques grains de sel de cuisine sur la langue. Vous introduirez ensuite quelques eaux pénétrantes dans le nez, telles qu’alkali voilatif, eau des Carmes ; ou, à leur défaut, vous ferez brûler de la corne ou un plumail sous le nez. Cela fait le plus promptement possibvle, vous reprendrez la projection de l’eau froide au visage, jusqu’à ce que le malade ait donné des signes de connoissance plus sensibles. Pour lors il se plaint d’une douleur à la nuque, d’un tressaillement de cœur, d’un rand froid qui bientôt est remplacé par la chaleur, l’assouplissement, la foiblesse & l’accablement de tout le corps. A mesure que la connoissance se fortifie, transportez le malade dans un lit légèrement bassiné, placé dans une chambre aérée. Essuyez-le fortement avec des linges chauds ; après quoi donnez lui quelques cuillerées de la potion suivante.
Prenez, eau de vie, six cuillerées à bouche ;
alcali volatil, trente gouttes ; ou, à son défaut, eau de mélisse ou eau des Carmes, deux cuillerées.
Donnez de cette potion par demi-cuillerée, de quart d’heure en quart d’heure.
Si la respiration est laborieuse & se fait avec râlement, le pouls plein, dur & fréquent, & que le malade rende le sang par le nez ou la bouche ; qu’enfin il ait reçu quelque contusion, on pourra le saigner du bras, & jamais du pied ni du cou, parce qu’on le regarde comme malade & non comme asphyxié : car il n’est point de remède qu’on ait employé contre l’asphyxie de plus dangereux & même de plus mortel que la saignée. C’est ainsi qu’en a décidé l’Académie des Sciences, dans son dernier rapport, & l’expérience ne l’a que trop prouvé. Il n’en est pas de même des purgatifs ; la nature y invite presque toujours par un léger dévoiement : la potion suivante, plus ou moins répétée, est ce qui convient.
Prenez deux onces de tamarin, que vous ferez bouillir légèrement dans une pinte d’eau ; faites infuser pendant la nuit deux gros de séné mondé, une once de sil d’ipsum ; passez & ajoutez à la colature un grain d’émétique.
Donnez une verrée de cette boisson toutes les heures. Mais si la déglutition ne peut se faire, on insistera sur les lavemens purgatifs, faits avec :
séné, deux gros ;
cristal minéral, un gros ;
miel, une cuillerée.
On usera de ces lavemens jusqu’à ce que la déglutition soit rétablie, & alors on donnera la potion purgative ci-dessus. Pour boisson ordinaire, on donnera l’oscicrat, c’est-à-dire un mélange d’eau & de vinaigre jusqu’à agréable acidile. On pourra même lui en donner des lavemens.
Il arrive très souvent que l’asphyxié est tourmenté d’un mal de tête si violent qu’il en extravague. Comme ce mal n’est qu’extérieur, on l’apaise par des nutrocations d’oxcicrat, ou d’un cataplasme de mie de pain, appliqué sur la tête. Alors on doit purger plus efficacement.
J’ai l’honneur d’être, &c.

jeudi 19 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 1e


AdP 05/07-27/09/1787, v.15
 Du 23 Août 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Le 8 de ce mois, M., il est arrivé dans ma paroisse un évènement très alarmant.
A deux heures après-midi, on vint à la hâte me prier d’aller dans un champ absoudre & administrer un Moissonneur que la chaleur avoit jeté dans un état mortel.
Je courus & trouvai un jeune homme de vingt-cinq ans, avec un visage livide, les yeux ouverts & gonflés, le nez plein de mucus, une respiration profonde, gênée & très laborieuse ; les veines & artères paroissoient gorgées de sang bouillonnant : enfin, cette malheureuse victime m’allarma, & je n’eux que le temps de l’absoudre & de lui administrer l’extrême-onction, qu’il décéda.
Cette mort subite fit beaucoup de bruit dans ma paroisse, & le soir même je vis arriver un vieillard, qui me tint ce langage : Si j’avois été avec ce jeune homme, il ne seroit pas mort.
Ce propos m’étonna, & excita ma curiosité. Voici sa réponse.
Hier, me dit-il, mon domestique ne put résister à la grande chaleur ; il tomba dans un sillon : je courus à lui, je le trouvai sans connoissance ; son sang bouilloit ; il lui sortoit beaucoup de morve du nez. Je le fis porter à l’ombre, & l’appuyai sur des gerbes ; je pris ma buire (*), & lui lavai le haut de la tête. Peu de temps après, mon malade reprit connoissance, & me fit connoître le bien que lui procuroit mon eau. J’épuisai tous les vases que nous avions portés dans les champs ; il revint très bien ; & je suis sûr, ajouta le vieillard, que si on avoit employé le même remède, on auroit sauvé le Moissonneur qui a péri devant vous. L’expérience m’a prouvé souvent que c’étoit là le remède le plus prompt & le plus sûr.
On vient encore de m’assurer qu’il étoit mort au milieu des champs deux Moissonneurs dans deux paroisses voisines.
Voilà plusieurs jours qu’à midi précis le thermomètre de M. de Réaumur est monté au 32e degré.
Les malades se multiplient ; & comme quelques succès me rendent souvent Médecin malgré moi, au moindre mal je suis appellé par mes paroissiens. Depuis huit jours, j’ai guéri plusieurs Moissonneurs avec un remède très simple & naturel. Aussitôt que je suis arrivé chez mon malade, je fais remplir un chaudron d’eau très peu tiède. Je fais laver mon malade depuis la tête jusqu’aux pieds ; je lui fais frotter la peau, & le fais placer dans son lit. Après soleil couché, je favorise la transpiration, & guéris mes malades.
Comme l’on m’a assuré que ma lettre sur votre Jardin botanique n’a pas plu à MM. Les Épiciers & Droguistes, ils adopteront peut-être encore moins ce remède qui est plus commun que les herbes dont je fais usage : mais je laisse le champ libre à l’opinion, sans en craindre la discussion. On me fait souvent le reproche d’aimer les paysans jusqu’à m’abaisser à leur donner moi-même des lavemens : mais ces reproches ne m’affectent point. Si je montre à mes paroissiens ma sensibilité, je suis sûr de leur confiance : il me seroit trop long d’analyser combien cette confiance me fait connoître leurs mœurs et leurs caractères, & combien la religion y trouve son avantage.
Il est bon de détruire des erreurs accréditées même par le témoignage des nations & des siècles ; mais on ne droit pas rejeter trop légèrement des opinions qui, au premier coup d’œil, paroissent absurdes, puisque le temps & le hasard en justifient tous les jours la vérité.
Je peux dire qu’on s’instruit souvent beaucoup mieux avec un bon Laboureur qu’avec des traités d’Agriculture ; & si le langage du vieillard de ma paroisse m’a donné une leçon plus sûre que tous les ouvrages d’Hippocrate, j’apprends de même tous les jours qu’il faut souvent garder l’équilibre du doute, & balancer les moyens.
J’ai l’honneur d’être, &c.

(*) Vase de terre où l’on met l’eau des Moissonneurs

lundi 16 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (6)


AdP 05/07-27/09/1787, v.3
Du 12 juillet 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à un de ses amis

Je vous remercie, mon ami, de votre lettre, qui m’apprend l’heureux dessin d’un jardin de Botanique ; je voudrois que tout le monde aimât les herbes & les bois comme moi ; l’on verroit bientôt la Botanique devenir un amusement, & l’objet de l’attention générale. Il ne faut, pour en montrer l’utilité & la nécessité, que réfléchir sur les tromperies, les brigandages & le charlatanisme des Droguistes & Épiciers étrangers. Il semble que les remèdes étrangers ne doivent plus répondre aux espérances de nos Médecins : tout devient douteux & suspect ; on imite la couleur, on communique l’odeur : les Droguistes ont une main divine, qui colore l’ipecacuanha, la manne, la rhubarbe & le quinquina, quoique même tous ces remèdes seroient pourris, rances & moisis. On doit frémir quand on sait qu’il se vend quatre cent fois plus de quinquina en France, que l’Amérique n’en peut fournir. On ne doute plus par expérience qu’il se débite mille fois plus de manne, que la Calabre & la Sicile n’en peuvent produire. On est sûr, d’après l’aveu des Négocians même, que la salsepareille & autres remèdes du Pérou & du Brésil, sont très communs chez les Apothicaires François, mais très rares en France. Il est encore certain que les baumes de Giléad & de Copahu sont tirés avec une petite inscription, mise seulement sur une petite bouteille. Ce qui est effrayant, & ce qui devroit faire triompher nos plantes indigènes, c’est que l’opium, le mercure et l’antimoine n’ont pas par tout une propriété égale ; la méthode de préparer ces remèdes est devenue très arbitraire, la balance ne peut plus rien régler sur les doses. Je frémis encore de vous dire que le vert-de-gris sert même à colorer une partie de nos médecines ; il entre par tout, jusques dans nos crêmes, nos dragées & patisseries. Le plus bel art du jour est d’altérer, contrefaire tout ce qui doit nous nourrir & nous purger ; ce qui est le plus cher, est le plus maltraité & le plus dangereux : les vins d’Alicante, du Rhin, &c., ne sortent plus du raisin, ils se font avec les boutiques d’Épiciers : en bonne santé, on voit sur une table un danger éminent ; en maladie le danger est purement à côté de votre lit : votre Médecin pourroit répondre de votre rétablissement, s’il pouvoit répondre de ses remèdes ; mais s’il réfléchit sur la fraude & la manœuvre de la cupidité des Droguistes, il tremblera en hasardant. Si votre Médecin réfléchit, il craindra l’ignorance de l’apprenti, l’ambition de la femme, la mal-adresse de la servante de l’Apothicaire, du Droguiste & de l’Épicier ; sans parler même du vaisseau & de la mer. Il ne voit souvent qu’une couleur empruntée, qu’un poids ajouté par des mixtions, une pourriture & moisissure cachées avec art. Entrez chez un Apothicaire, vous verrez tous les jours des Paysans demander de l’émétique, sans parler de leur état, ni de leur hernie & descente. Il m’est arrivé très souvent de voir ces Paysans se plaindre de ce qu’on leur donnoit peu d’émétique, &, croyant que cinq grains n’étoient pas suffisans, ils demandoient double dose. J’ai vu une dispute chez un Apothicaire sur cet article : je montrai l’erreur du Paysan, qui disputoit, en empoissonnant son chat avec la dose qu’il demandoit.
S’il seroit trop long pour moi d’analyser les dangers que nous offrent les remèdes étrangers, il me seroit très facile de vous prouver la nécessité de nous servir des plantes indigênes. Il est sûr qu’il existe dans nos bois, nos jardins, nos prés & nos ruisseaux, des plantes meilleures que toutes les plantes exotiques : elles sont des substituts fidelles, sûrs & immanquables, au quinquina, à la rhubarbe, au séné & à l’ipecacuanha. Les auteurs des Essais des Plantes indégênes n’en doutent plus. Le cabaret, l’herbe à Paris, les violettes & vingt autres valent mieux que l’ipecacuanha. Je pose en fait que n’autre baguenaudier vaut mieux que le séné du Levant. Il est sûr que l’écorce des trois saules, le marronnier d’Inde, le putiel, le frêne, le prunellier, valent plus que le quinquina. La racine d’houblon a étonné les Auteurs des Essais de Matière médicale indigêne, par les effets plus sûrs que la salsepareille, & ainsi des autres, qui feront toujours triompher nos plantes. Penser même le contraire, ce seroit attaquer la bonté de celui qui a prévu & prévenu tous nos besoins, en faisant naître sous nos yeux, nos mains & nos pieds, trois mille plantes existantes en France. Mais hélas ! les hommes ne connoissent de bon, beau & merveilleux, que ce qui est cher & vient de loin ; & je suis sûr que c’est ce qui est le plus fraudé & le plus dangéreux. Dieu veuille que cette erreur qui détruit les plus grandes maisons de nos jours, puisse s’anéantir, & qu’au lieu de donner la préférence à l’étranger, on recherche ce qui est conforme à notre climat, notre tempérament & notre constitution ? En étudiant & recherchant les vertus des plantes indigênes, on épargneroit beaucoup d’argent, le nombre des victimes seroit diminué, les tempéramens moins épuisés, & les morts subites moins communes.
Ainsi, mon cher ami, je vous félicite sur le plaisir que vous ressentez d’avance d’aller prendre des leçons au Jardin de Botanique ; je vous connois des qualités qui m’annoncent que vous ne vous arrêterez pas au jardinage & à la culture, mais à la connoissance essentielle des vertus des plantes. J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 14 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (5) - 2e


AdP 05/03-28/06/1787, v.23
 Du 14 juin 1787
 Agriculture

Fin de la Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Ceux qui au contraire labourent & préparent leurs terres en hiver, ne trouvent plus de chaume ni sels ; les vents & la chaleur ont tout enlevé, & une terre tenace et froide, comme la nôtre, forme des masses que la pluie, ni la neige, ni la gelée ne peuvent diviser. L’expérience me prouve tous les ans qu’un labour bien préparé évite beaucoup de peine & procure beaucoup plus de blé que tous les autres : cette vérité n’est puisée que dans des observations suivies, faites après des comparaisons évidentes.
D’ailleurs on convient que le seigle doit être semé dans la poussière : ainsi, pour entretenir la terre dans cet état, il faut donc éviter les labours d’hiver ; il faut que la saison & les herbes aident à diviser & émietter nos terres froides & tenaces.
La clef de nos greniers est dans la main des Laboureurs, si l’Agriculture est notre trésor : il faut donc la perfectionner, & je ne cesserai de dire que c’est du premier labour préparatoire que dépend tout le succès de l’Agriculture. Voyons maintenant le temps des semences.
En fait de labour & de semence, je ne parle que pour nos terres argileuses et froides ; &, en admettant le principe de nos Laboureurs, le seigle soit être semé dans la poussière, il faut préparer & semer de bonne heure.
Dans une terre froide il faut procurer de la force au blé pour résister aux fortes gelées : quand la terre est bien préparée, les racines fibrées pénètrent, & plus il y a de canaux nourriciers & de matériaux pour la sève, mieux le blé résiste, végète & produit un grain nourri.
D’ailleurs ce n’est point en ville ni dans un cabinet qu’on peut raisonner sur l’Agriculture ; mais depuis six ans je n’ai plus douté qu’une terre mal préparée retient toujours la fraîcheur, au lieu qu’une terre mal préparée se durcit & ne forme qu’une masse sèche qui ne peut être pénétrée par la rosée.
Qu’on examine dans les belles matinées du mois de Mai, une pièce de terre, dont une moitié sera bien préparée & semée, & l’autre moitié mal préparée & mal semée ; l’on verra que la première aura un dépôt plus abondant de rosée que la dernière, & que le blé trouvera plus de moyens pour prospérer, &c.
Enfin mes Laboureurs restèrent convaincus, 1° que les plantes rendent plus à la terre qu’elle ne donne ; 2° que c’est souvent du premier labour préparatoire que dépend notre récolte ; 3° qu’on ne sauroit trop tôt semer dans nos terres argileuses & froides ; 4° que labour d’été peut valoir fumier, si on enfouit de bonne heure le chaume, &c., &c.
Je crois, M., que ce système ne peut-être contrarié : il est fondé sur l’expérience & sur des principes qu’on ne peut absolument contester. En qualité de citoyen, je me crois obligé de coopérer au bien public.

J’ai l’honneur d’être, &c.