samedi 14 juillet 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 6e


AdP 04/10-27/12/1787, v.9
Du 1er novembre 1787

Réponse du Curé des environs de Civrai, à M. Piorry, ancien Chirurgien-major des armées navales du Roi, &c.
Je vous devrois, M., plutôt un remerciement qu’une réplique à la réponse é à l’instruction dont vous avez honoré ma lettre ; mais, quelle que soit ma reconnoissance, je ne puis me refuser le petit mérite de vous dire qu’en exerçant votre esprit & votre imagination, vous n’avez point du tout éclairci les doutes & les incertitudes que j’avois proposés : car je vous avoue que, quand j’ai écrit sur la mort de nos Moissonneurs, j’espérois quelque chose de fixe de la part des personnes de l’art. Que je consulte M. Lemitt, il me dit que nos Moissonneurs ont été asphyxiés, suffoqués par des vapeurs, &c. ; selon vous, M., la cessation ou l’extinction de la sensibilité les a conduits à la mort.
Voilà deux systèmes aussi opposés que le froid & le chaud.
Je ne connois point l’irritabilité de MM. Flisson & Haller, ni le mode de contractibilité générale, &c. ; je ne connois point la Physiologie, qui considère en quoi consiste la vie ; j’ignore absolument les concentrations des forces vitales, &c. ; ce sont des termes pompeux sur lesquels je ne répondrai point. Mais je sais que toute personne qui cesse de sentir, est malade, s’il n’est pas mort ; & je crois que tout votre sentiment roule sur cette conclusion : Nos Moissonneurs ont cessé de sentir ; donc ils ont cessé de vivre.
Comme ce système concluant pourroit souffrir quelques difficultés & quelques distinctions scholastiques, disons ; Nos Moissonneurs ont cessé de vivre ; donc ils ont cessé de sentir & d’être irrités. La conséquence est inattaquable, & souffrira moins de contrariétés de la part de ceux qui connoissent la mécanique des organes.
Par votre lettre digne d’éloges, vous doutez de ma qualité de Curé de campagne : je puis vous assurer que je suis Curé de S.-G., près Civrai ; &, si j’ai parlé ainsi, c’est plutôt pour ma plaisanter moi-même, que pour outrager personne ; car vous savez la prévention qui règne sur les Curés de campagne & sur les Gentilshommes de brande.
Vous exigez trop de mes minutieuses observations, en me demandant la distance des toises, la hauteur, le degré de déclivité, &c. Vous êtes trop instruit pour ignorer que la diversité de la chaleur naît de la nature du sol, de la situation, des différents angles sous lesquels les rayons du soleil viennent frapper la surface de la terre. Un Chirurgien des armées navales, comme vous, a vu bien des montagnes & des côteaux qui présentent au soleil un côté concave, & qui font l’effet d’un miroir ardent sur la plaine. Je ne doute même pas que dans vos voyages vous n’ayez vu les fameuses montagnes de Gate, qui sépare un pays qui offre deux saisons dans le même temps. Vous savez encore que, tandis que l’hiver le plus rude règne sur la côte du Malabar, la côte de Coromandel, au même degré d’élévation, offre le plus beau printemps. Combien d’autres pays montueux, où l’on passe tout d’un coup d’un très beau ciel à des orages & des tempêtes les plus effroyables. Peut-on douter, d’après les observations des Voyageurs, que les montagnes, les côteaux n’influent sur la température des pays où elles se trouvent, soit en arrêtant les vents, soit en réfléchissant les rayons du soleil, &c ? Vous n’ignorez pas encire que les rayons solaires sont toujours plus ou moins renvoyés ou réfléchis ; mais ils ne sont jamais tous absorbés. Ainsi, quand j’écrit que le malheureux moissonnoit sur un terrain bas, je n’ai pas voulu dire qu’il travailloit dans une caverne, mais sur un lieu où les rayons du soleil étoient plus rassemblés, où il n’y avoit aucune agitation d’air, où enfin le Moissonneur dont il est question, avoit pu recevoir un coup de soleil, qui avoit porté le sang au cerveau, &c.
Je suis étonné même, M., que vous ne soyez pas de l’avis des plus célèbres Médecins modernes, MM. Lieutaud, Duplanil, Tiffot, Buchan. Lisez l’ouvrage de ce dernier, en sa Médecine domestique, tom. IV, pag. 509 : vous verrez qu’un coup de soleil peut occasionner une apoplexie : voyez la page 54 du même tome, où il est dit que le froid excessif coagulant le sang dans les extrémités, il le porte en grande quantité au cerveau, & occasionne une apoplexie, &c. Lisez encore le même Auteur, tom. III, pag. 240 : vous verrez que les apoplexies ne proviennent que d’un sang porté au cerveau, &c. Or si le froid & le chaud, quoique réellement opposés, peuvent occasionner une apoplexie ; &, si cette même apoplexie a pu occasionner une cessation de sensibilité, elle a donc pu occasionner à nos Moissonneurs la cessation de la vie.
D’ailleurs ma lettre n’est qu’un tissu d’incertitudes & de doutes que j’ai proposés pour satisfaire ma curiosité ; &, si j’ai rapporté les observations des Anglois & de plusieurs Philosophes, c’est pour manifester l’indécision de mon système, plutôt que pour critiquer ; & si j’ai rapporté les observations de Leuwenhoeck, qui prétend avoir compté cent vingt-cinq mille pores dans un espace que pourroit courir un grain de sable, c’est pour faire appercevoir que, dès lors que l’air trop chaud peut faire changer la texture de tant de canaux, il peut bien avoir occasionné la cessation de la sensibilité, qui a fait cesser la vis de nos Moissonneurs.
Je n’ai parlé du gonflement du cadavre & de la prompte putréfaction, que parce que vous savez, comme moi, que tous les animaux morts dans la machine pneumatique, gonflent & ont le poumon tout froncé, &c. ; ce qui prouve que la pesanteur de l’air nous est absolument nécessaire pour retenir & brider le sang dans nos vaisseaix : &, comme je sais que l’air, ainsi que l’eau, se charge de particules qui peuvent même occasionner la mort subite, j’ai parlé de ce qui se passe sur les Cordilières du Pérou, et des observations de 1709.
Quoique je ne puisse même douter du principe de la vie animale, je ne puis cependant m’assurer que mes observations fussent inutiles dans mes doutes proposés, puisqu’il est sûr que l’air est un des agens les plus considérables & les plus universels qu’il y ait dans la nature, tant pour notre conservation, que pour la production des plus importans phénomènes qui arrivent sur la terre, &c.
Je suis étonné que vous prétendiez que l’émétique n’échauffe pas & n’agite pas la masse du sang : consultez la Médecine domestique, tom. II & V, pag. 195 & 9, & frémissons sur les dangers des remèdes étrangers, & les fraudes qu’on exerce sur un objet d’où dépend notre vie.
Mais finissons, M., & soyez persuadé que vous n’abuserez jamais de ma complaisance en me faisant part de vos réflexions ; je les attends, principalement sur le gaz méphytique, que vous prétendez que je confonds avec le gaz inflammable, & même je ne puis croire que les expériences rapportées dans ma lettre, puissent être autre chose qu’un gaz méphytique.
Si vos réflexions me prouvent combien vous faites cas de mes écrits, je désirerois vous manifester le plaisir que j’aurois de joindre mon zèle au vôtre, pour secourir les pauvres Cultivateurs. J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 30 juin 2012

Chevaux, un méchant garçon

Laissez-moi vous conter l'histoire de la famille Chevaux.

Voulême, BMS 1668-1672, v. 15/46
Aussi loin que possible, cette famille apparaît sur la petite paroisse de Voulême, à l'extrême Sud-Ouest de la Vienne, bordée à l'Ouest par Montalembert (79) et au Sud par Les Adjots (16). Inscrite à l'intérieur d'un méandre de la Charente, cette petite bourgade accueille en 1669, la bénédiction nuptiale de Jean Chevaux et de Jeanne Juellin (née vers 1648 et décédée en 1698).



Ils ne sont probablement pas loin de leur foyer d'origine, puisque, même sur la carte de Cassini, on remarque le petit village de "Chez Chevaux", sur la paroisse voisine de Saint-Macoux (86) (au Nord-Ouest de Voulême).

Extrait de la carte de Cassini
Jean Chevaux et Jeanne Juellin sont les parents de :
  1. Joseph, né vers 1672 et mort en 1730 à Voulême. Celui-ci sera l'époux d'Hilaire Raffoux en 1692, d'Élisabeth Servant en 1718 puis enfin de Renée Verdon en 1721 ;
  2. Jean, qui suit ;
  3. Jeanne, épouse de Pierre Robin en 1702 puis de Jean Picault en 1720 ;
Jean Chevaux épouse Marie Pelisson (née en 1683) en 1701 dans la paroisse voisine de Saint-Gaudent (86).

Saint-Gaudent,
BMS 1692-1710, v.52/101
Tous leurs enfants naissent dans cette paroisse, qui sont :
  1. François, né en 1704 ;
  2. Anne, née en 1708 ;
  3. Antoine, époux en 1726 de Marie Barbotin ;
  4. Emery, né en 1710 et décédé en 1760, qui suit ;
  5. Jacques, né en 1715 et décédé en 1716 ;
  6. François, né en 1717 ;
  7. et Marie, née en 1722.
Déjà nombreuse, cette famille se déplace et c'est aux Adjots que l'on retrouve Emery, épouse  vers 1734 Marie Petit (née en 1706 et décédée en 1781). Ils sont les parents d'au moins :
  1. Jean, né en 1738 ;
  2. Catherine, né en 1741 ;
  3. André, né en 1743 et décédé en 1806, qui suit ;
  4. Marie, née en 1752.
La famille Chevaux s'agrandit. En 1767, André épouse Françoise Meunier (~1752-an XI), originaire de Benest (16). Leurs enfants naîtront d'abord aux Adjots, puis à Voulême :
  1. Jean (1767-1848), qui suit, 
  2. Françoise , née vers 1770, épouse de Charles Janot à Saint-Macoux en 1811, 
  3. Marie , née vers 1775 aux Adjots et décédée en 1781 à Voulême, 
  4. Pierre (1775-1836), époux de Marie Poinfoux en 1819 à Saint-Gaudent, 
  5. Jean, né en 1777, 
  6. André, né en 1780, 
  7. et Marie, née en 1783. 
Mon aïeul Jean Chevaux, né aux Adjots le 27 octobre 1767, semble avoir eu une vie bien accomplie. Il épouse, à Voulême, le 29 pluviôse de l'an II, Jeanne Roy (1766-1825), originaire de Limalonges (79). Tous leurs enfants naîtront à Voulême par la suite :
  1. Françoise (née en 1794), 
  2. Jean (1795-1796), 
  3. Pierre (1797-1864) époux de Marie-Magdeleine Guyot (1786-1855), 
  4. Jeanne (1798-1800), 
  5. Marie (née en 1800), épouse de Pierre Mathieu Félix (1808-1890), 
  6. Jeanne (1802-1804), 
  7. François (1804-1872), époux de Françoise Pissard (1802-1883), 
  8. Jean (1806-1853), époux de Jeanne Félicie Guillaud, 
  9. et enfin ma sosa Jeanne (1811-1882), épouse de Jean-Baptiste Guillaud (1808-1868).
Jeanne Roy quitte ce monde le 13 avril 1825. Le couple est alors installé à Montalembert (79). Ayant au moins 5 enfants à charge, le pauvre homme se choisit une seconde épouse en 1831, lorsqu'il épouse Jeanne Olivet à Montalembert. Ce couple aura deux enfants sur Montalembert : Jean (1831-1886), époux de Magdeleine Gire, et Pierre (1833-1878). La famille s'agrandit toujours : elle s'installe à Saint-Macoux, dans le village de chez Lapitheau. 4 autres enfants naîtront : Jeanne (1837-1837) et sa jumelle Marie (1837-1837), Françoise, née en 1839, dite également "Jeanne" et épouse de Pierre Roucher, Adèle (1842-1842) et enfin Marie, née en 1846.

Au terme de ses 80 ans, Jean Chevaux s'éteint le 16 janvier 1848 à Saint-Macoux. Avec deux mariages, et sur 52 ans, sont nés 16 enfants (6 enfants morts en bas-âge et 9 au moins ayant l'âge adulte). A noter qu'il était âgé de 78 ans à la naissance de sa dernière fille Marie !

Jean Chevaux laisse donc une veuve qui aura la charge 4 de ses enfants les plus jeunes : Jean, Pierre, Françoise et Marie. L'aîné, Jean, quitte le domicile familial en 1854. Et c'est par son jeune frère, Pierre, que le drame familial commencera.

Le 7 juillet 1855, Pierre Chevaux est condamné à 3 jours de prison pour le vol de pain. C'est le début d'une longue série.

(à suivre)

lundi 11 juin 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 5e


AdP 04/10-27/12/1787, v.7
Du 25 octobre 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches
                                                                    
Monsieur, voilà plusieurs années, M., que vous insérez dans vos Feuilles quelques observations qui m’attirent des censeurs. Cela ne m’étonne pas, parce qu’on ne doit plus espérer de réunir les suffrages de tout le monde : ce qui est approuvé par les uns, est censuré par les autres ; chacun a ses argumens, ses dogmes, ses erreurs & ses illusions ; chaque interlocateur fait valoir son opinion, sur laquelle il n’y aura jamais de méthode.
Tous mes censeurs ont voulu me persuader que les connoissances de la Médecine & l’Agriculture étoient absolument contraires, & même incompatibles avec les devoirs & la gloire de l’état ecclésiastique.
J’ai triomphé aisément d’eux, en leur rappelant l’intention du Clergé & du Gouvernement qui nous envoie des remèdes. Je leur ai rapporté les conseils de Tissot, Buchon & Rosen ; plusieurs Médecins qui exhortent les Curés à s’instruire d’un art qui les touche de si près, puisque c’est par là qu’ils pourront satisfaire leurs vues bienfaisantes, & exercer les actes de l’humanité les plus essentiels.
D’ailleurs il faut voir les sages lois du Législateur des Juifs, pour la conservation de leur santé, & les précautions qu’on prenoit pour éviter la contagion. Qu’on se rappelle encore le mandement du célèbre Archevêque de Toulouse, Mgr de Loménie de Brienne. Qu’on lise les expériences de MM. L’Abbé Tessier, Rozier & plusieurs autres Eccliésiastiques, choisis pour contribuer à la perfection de l’Agriculture. Tant d’Auteurs dignes des plus grands éloges, & de la reconnoissance publique, peuvent servir d’un exemple capable de désarmer les plus grands censeurs.
Il feroit même essentiel pour l’intérêt public, que les Curés eussent été depuis mille ans Historiographes de leur paroisses ; qu’ils eussent tenu des registres exacts des évènemens intéressans qui s’y sont passés : nos histoires auroient peut-être plus de véracité ; chaque Curé successeur connoîtroit tout de suite sa paroisse ; & ces mêmes registres serviroient de base solide pour l’histoire particulière de chaque province : car combien ne manque-t’il pas de monumens pour former une histoire certaine !
Il feroit encore essentiel pour l’Agriculture, que les Curés eussent tenu depuis mille ans des registres contenans les expériences des meilleurs Agriculteurs, on trouveroit aujourd’hui un guide sûr ; car l’art de labourer, semer, moissonner, n’admet point des expériences faites à cent lieues ; tout est soumis au lieu, au climat, à la saison : c’est ce que j’ai vu par le changement des Colons d’une paroisse étrangère dans la mienne ; en apportant la méthode de labourer qu’ils patriquoient dans la paroisse qu’ils ont quittée, ils ont apporté dans la mienne leur ruine, & celle de leur maître, &c.
Je ne saurois encore répéter trop souvent que plus les Curés exciteront leurs paroissiens au travail & à l’émulation, plus ils les rendront riches, & plus il sera facile de leur imprimer les devoirs de la religion.
Car il faut, pour faire connoître à un Paysan la religion & l’honneur, lui faire sentir l’aisance, parce qu’un cœur flétri par la pauvreté, n’a d’autre sentiment que celui de la misère ; il ne pense qu’à pleurer son état ; il veut vivre, cherche du pain, oublie la religion, l’honneur & tous autres sentimens ; & une maladie seule peut mettre le meilleur Agriculteur dans cet état déplorable.
Bien plus, on ne peut pas douter que notre existence physique & morale dépende souvent de ce qui nous environne. L’influence des météores se fait sentir sur nous & sur les végétaux ; l’année, suivant le proverbe, fait plus que la culture. Plusieurs philosophes prétendent qu’après des observations météorologiques, on peut prévoir, comparer & prévenir les bonnes & mauvaises années, &c.
Or si depuis mille ans chaque Curé avoit tenu dans sa paroisse un registre fidelle d’observations météorologiques, dans lequel on auroit inscrit les variations de chaque jour, l’état du ciel, que de ressources ne pourroit-on pas trouver !
Qu’on eut ensuite réuni & comparé l’état des maladies de chaque année, les remèdes, les moyens employés, les succès de l’Agriculture, la date des labours, les influences de l’atmosphère, on auroit pris des précautions qui auroient pu être essentielles pour notre santé & notre Agriculture.
Car, en fait de maladie & d’Agriculture, il ne faut pas raisonner généralement ; tout devient différent en chaque lieu ; tout dépend des vents, des pluies, du froid, des bois, des collines, &c. Il a tombé de la grêle à Chef-Boutonne, il n’en a pas tombé dans quelques paroisses voisines ; un terrain peut être plus froid qu’un autre terrain voisin. Enfin tout prouve qu’il faut absolument des observations locales pour agir sûrement en fait de remèdes & de moyens pour l’Agriculture. Si la mort gronde sur nos têtes, les moyens de l’éviter est peut-être caché dans l’herbe que nous foulons aux pieds.
Le bon sens & la raison nous prouvent enfin qu’il ne suffit pas à un Curé de se borner à la religion ; il faut encore contribuer au bien de l’État : si notre vie exige de nous une connoissance de première nécessité, les besoins qui nous attachent à la charrue, exigent encore un travail aussi pressant ; & je ne croirois jamais que les observations de la nature, si nécessaires à la conservation de notre être, & qui nous élèvent jusqu’à son auteur, puissent offrir un objet contraire à l’état ecclésiastique : nous devons au contraire (selon moi) admirer, honorer & rechercher cette vertu éclairée, bienfaisante, qui embellit notre existence, & qui nous fait chérir le plaisir de faire le bien, qui est le plus beau spectacle de la nature.
D’après ce que je viens de dire, mes censeurs ont été obligés d’avouer que le soin de marquer les faits historiques, les variations météorologiques, & les succès de l’Agriculture, bien loin de détourner les Curés de la religion, les en rapproche au contraire par l’exercice de la charité, de l’humanité & des devoirs de citoyen.
J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 2 juin 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 4e


AdP 04/10-27/12/1787, v.3
Du 11 octobre 1787

Lettre de M. Piorry, Chirurgien en cette ville, & ancien Chirurgien-major des armées navales du Roi, à un Curé des environs de Civrai
J’ai lu & relu, M., avec le plus grand plaisir vos réflexions sur la mort subite d’un Moissonneur, insérées dans la Feuille du 27 septembre dernier. Il faut avouer que vous n’êtes point un critique sévère, & que vous mettez la personne à qui vous rpondez d’autant plus à son aise, que vous feignez constamment de ne pas connoître les termes équivoques et pompeux, les phrases suivies, les transitions heureuses, &c., &c. Je ne devin pas votre intention : mais au fait, à quoi bon tant de foin ? Ne suffit-il pas qu’on rapporte les choses ? Peu importe comment ; tant pis pour qui ne les entend pas.
Pour moi je conçois fort bien que vous voudriez qu’on vous crût Curé de campagne ; cependant vous n’avez pas de motif pour outrager vos prétendus confrères, en donnant une fausse acceptation à ce titre honorable. Mais il est certains phrases de votre récit, que je ne comprend pas aussi facilement, & dont je vous demanderois l’explication. Par exemple, vous dites « que le Moissonneur mort étoit dans un terrain bas, opposé à un autre terrain, qui présentoit au soleil un côté concave, qui a pu fair el’effet du miroir ardent sur la tête de ce malheureux.»
Vous voulez dire sans doute que le défunt moissonnoit dans une caverne. S’il eut été au pied d’un côteau, vous n’auriez pas écrit, dans un terrain bas, &c. ; mais, sur un terrain bas, dominé d’un côté par une collune demi-circulaire, dont le pied & la cime étoient respectivement distants de tant de toises du point qu’occupoit le Moissonneur : & calculant après les distances respectives, vous auriez donné la hauteur & le degré de déclivité de ce côteau ; le Lecteur s’en seroit formé une juste idée, & malgré cela vous n’eussiez pas été trop curieux & trop minutieux observateur.
Quelque soit le lieu que vous voulez désigner, je ne croyois pas, avant la lecture de votre lettre, que la terre rouge ou noire, & sillonée, pouvoit réfléchir les rayons solaires avec une convergence assez exacte pour leur faire former u centre ou foyer lumineux ; j’avois seulement appris que les surfaces unies, polies, dures, & surtout blanches et brillantes, pouvoient produire la réflexion des rayons solaires, & qu’au contraire les surfaces moins dures, inégales, colorées, & surtout celles qui approchent le plus du noir, absorboient les rayons solaires avec avidité. Au reste on fait journellement des découverts, & qui oseroit contester qu’il ne vous étoit pas réservé, M., de faire connoître un miroir ardent de cette espèce, qui, quoiqu’actuellement sans effet manifeste, pusqu’il n’a aucunement altéré la peau du Moissonneur mort, pourroit avec quelques corrections égaler par sa chaleur celui du jardin de l’Infante.
« La fatigue, dites-vous ensuite, & les rayons du soleil ont pu porter le sang au cerveau, & occasionner une apoplexie. » Et ailleurs : « Le froid ne cause la mort que parce qu’il coagule le sang dans les extrêmités, le retient dans les vaisseaux, empêche la circulation, & fait porter le sang au cerveau. » Selon vous les effets du chaud & du froid, quoique réellement opposés, sembleroient être les mêmes, puisque dans l’une & l’autre circonstance le sang est porté au cerveau. J’examine surtout l’action du froid, qui, en retenant le sang dans les vaisseaux, empêche la circulation, & malgré cela, vous assurez qu’il faut porter le sang au cerveau. Toutes ces idées ne me paroissent pas moins neuves que l’invention de votre miroir ardent, & je ne vous avoue ingénument que je ne les comprends pas. Désespéré de ne pouvoir raisonner comme vous, je me suis rendu compte de la mort du Moissonneur, en l’expliquant d’après les principes reçus. J’ai vu que la cessation ou l’extinction de l’irritabilité & de la sensibilité chez ce malheureux, l’a conduit à la mort ; & je le crois d’autant plus fermement qu’il falloit cette circonstance pour qu’il s’en suivit le gonflement & la prompte putréfaction dont vous parlez : effets que le sang, qui n’est qu’une humeur purement passive, n’auroit jamais pu produire, & qui ne surviennent point à l’apoplexie. Au surplus, vous savez aussi bien que moi, que l’irritabilité & la sensibilité sont les deux principes d’où dépend immédiatement la vie animale, sans parler de l’âme qui nous distingue des brutes.
Forcé de raisonner d’après ces deux principes, puisqu’ils sont aussi évidens que le jour, j’ai reconnu facilement la cause de la mort du Moissonneur en question, & j’ai pensé que, pour expliquer ce phénomène, il étoit inutile de se rappeler qu’en 1709 il tomba plus de pluie en Angleterre qu’en 1714 ; que les cinq huitièmes de nos alimens liquides ou solides se perdent par la transpiration ; que l’espace qu’occupe un gran de sable posé sur la peau, renferme vingt-cinq mille pes, & non pas, comme vous l’avez dit, que nous avons vingt-cinq mille pores qu’occuperoit un grain de sable ; que ce qui se passe sur la Cordelières du Pérou n’a rien de commun avec la mort du Moisonneur. En consultant le point de Physiologie sur l’irritabilité & la sensibilité, vous vous convaincrez vous-même que les vomitifs bien administrés ne sont pas des remèdes qui agitent & échauffent la masse du sang, vous vous apercevrez que leur effet ne se borne pas à une évacuation douce, mais qu’ils dissipent encore les concentrations des forces vitales, qu’ils facilitent leurs égales distributions, en rompant les spasmes, & qu’en un mot ils rétablissent le calme.
Je craindrois d’abuser de votre complaisance & de celle de l’Auteur de cette Feuille, en devenant prolixe : je me réserve, sous son bon plaisir & le vôtre, de vous parler une autre fois de gaz méphytique, dont vous confondez la nature avec celle du gaz inflammable. Je désire que mes réflexions vous prouvent combien je fais cas de vos écrits, & combien je suis jaloux de m’entretenir avec vous & avec l’Auteur de la lettre du 30. août dernier.
J’ai l’honneur d’être, &c.

dimanche 27 mai 2012

Un jour dans la vie de Savigné (1745)

oici la transcription d'un acte notarié qui sort des circuits classiques de la simple recherche généalogie. Cet acte met en avant la paroisse de Savigné, et nous donne une tranche de vie de la communauté durant l'ancien régime.


En vous souhaitant bonne lecture, à bientôt, Sébastien


Actes des baux des biens vacants de la paroisse de Savigné en Civray de 1745

Aujourd’hui dernier jour de février mil sept cent quarante cinq, jour de dimanche, sur les dix heures du matin, au devant de la porte et principale entrée de l’église paroissiale de Savigné en Civray, à l’issue de la messe paroissiale d’icelle, célébrée par messire Pierre Borde, archiprêtre de Gençay et curé de la dite paroisse, moi, Adrien Buchey, notaire royal en la sénéchaussée et siège royal de Civray, demeurant au village du Chaffaud, susdite paroisse, à la requête de Pierre Moreau et consorts, collecteurs des tailles et autres impositions de la dite paroisse de Savigné, de la présente année mil sept cent quarante cinq, en vertu d’ordonnance sur requête de mon seigneur l’intendant de la généralité de Poitiers en date du vingt six janvier dernier, signé Berrier, portant ma commission et des assignations données en conséquence par Portejoie, sergent, aux propriétaires ci-après nommés, en date du vingt-quatrième jour du présent mois audit an, dûment contrôlé à Charroux le vingt six dudit mois par Perot, et du rapport de publication faite trois jours de dimanche consécutifs à la porte de l’église dudit Savigné par ledit Portejoie, sergent, en date du vingt et un du présent mois, dûment contrôlé audit Charroux le vingt trois dudit mois par Perot, par lequel il appert qu’il a été publié à haute et intelligible voix que les frais, profits, revenus et émoluments pendant tant par branches que par racines et autrement sans réserve des biens, savoir, François Moreau, laboureur à bras, tant pour l’exploit de Jean Bonnet que pour celui de Louis Daranlot au lieu de Champagné-Lureau, y demeurant susdite paroisse, de Jacques Mergault, journalier héritier de Jacques Bouyer pour son domaine dudit lieu de Champagné, de Vincent Provost, laboureur, demeurant au village de chez Dubois, paroisse de Saint-Clémentin, pour son domaine dudit Champagné-Lureau, susdite paroisse de Savigné, de Jean Vriet à cause de sa femme héritière de feu Pierre Thabault, pour leurs domaines abandonnés au village de Montazais, et ledit Vriet demeurant au village de la Martinière, le tout susdite paroisse de Savigné, de Jean Bert, meunier, demeurant au Moulin Minot, paroisse de Saint-Pierre-d’Exideuil, pour son bien vaquant de Montazais, l’héritier de feu François Moreau dit Montagnon, demeurant en qualité de domestique dans la maison du sieur Dupont, du bourg de Genouillé, fils mineur en très bas âge, pour son domaine du village de Villeneuve, d’Antoinette Thabault, demeurant à Malemort, paroisse dudit Savigné, pour son domaine de Montazais, plus le dit Jacques Mergault, héritier de feu Jacques Delafons, demeurant au lieu de la Seppe, où est situé le dit domaine abandonné, de Louis Denibault, charpentier, curateur au fils mineur de feu François Moreau, pour son domaine abandonné de la Groie, susdite paroisse, demeurant au village de Commenjard, paroisse de Romagne, de Marie Pautrot, veuve de feu Pierre Condacq, demeurant au bourg et paroisse de Saint-Romain, pour son domaine abandonné au village de Vergné, susdite paroisse, de Michel Bertrand, charpentier, demeurant au village de Valemfray, paroisse de Sommières, pour son domaine de la Chauffière, du sieur Jacques Imbert, sieur de la Touche, demeurant au bourg dudit Savigné, pour une borderie vaquante au village d’Épinoux, où demeuroit autrefois Goursaud, tous les domaines située en ladite paroisse, qui sont à bailler et livrer au bail au plus offrant et dernier enchérisseur, lesquels requête et ordonnance, rapport d’assignations, et proclamations, monts et demeures, en mains, pour y avoir recours en cas de besoin et enregistrant les dites proclamations, j’ai déclaré à tous en général des habitants, sortant de ladite messe paroissiale que les fruits, profits, revenus et émoluments pendant par branche que par racine, sans réserve des dits lieux sus-dénommés, ci-dessus de ladite paroisse de Savigné, sont à bailler et livrés au bail au plus offrant et dernier enchérisseur, pour l’année mil sept cent quarante cinq, à la charge d’en payer le prix dans les termes dûs à monsieur le receveur des tailles et en des dits collecteurs qui retiendront le montant des impositions des dits domaines la présente année et les frais et le sur-plus ci aucun est, remis aux propriétaires qui sont ci-dessus et des autres parts dénommés, et encore à la charge de jouir des dits domaines en bon père de familles avec déclaration que la dite adjudication s’en fera ce jourd’hui aux charges et conditions susdites.
Et ont les frais de François Moreau, laboureur à bras pour l’exploit qu’il fait du bien de Jean Bonnet, mis à prix par Antoine Rogeon, à la somme de trente livres, et par Jean Tralleboux, à la somme de trente livres quinze sols, et par Pierre Dejeanbouyer, à la somme de trente-et- une livres dix-neuf sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 31 # 19 s
Plus le dit François Moreau pour l’exploit de Louis Daranlot, mis à prix Jean Bouyer à vingt livres, par Jacques Lucqueau à vingt livres quinze sols, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à vingt-et-une livres dix sols, à lui adjugé. Ci : 21 # 10 s
Jacques Mergault, journalier, héritier de Jacques Bouyer, les fruits mis à prix par Antoine Boutin à la somme de dix livres dix-neuf sols, par Pierre Voutin à douze livres, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à douze livres onze sols, à lui adjugé, comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 12 # 11 s
Les fruits de Vincent Provost mis à prix par François Tralleboux à treize livres douze sols, par Jean Rogeon dit Grelaux, à quatorze livres sept sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à quinze livres deux sols, à lui adjugé, comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 13 # 2 s
Les fruits de Jean Vriet mis à prix par Jean Degout, journalier, à la somme de quinze livres, par Philippe Daranlot à la somme de quinze livres quinze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de seize livres dix sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 16 # 10 s
Les fruits de Jean Bert, mis à prix par Jean Boireau, tailleur d’habits, à la somme de vingt-six livres douze sols, par Charles Rouché à la somme de vingt-sept livres, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de vingt-huit livres sept sols. Ci 28 # 7 s
Les fruits de l’héritier de Jean Moreau dit Montagnon, mis à prix par Louis Rouché à la somme de neuf livres quinze sols, par René Imbert à la somme de dix livres dix sols, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de onze livres cinq sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 11 # 5 s
Les fruits d’Antoine Tabault, mis à prix par Jean Lejeune, maçon, à la somme de cinq livres dix sols, par Philippe Trichard à la somme de six livres cinq sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de sept livres, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci 7 #
Les fruits de Jacques Lafons de la Seppe, mis à prix par Pierre Courtois à la somme de dix-huit livres, par Antoine Baliot à la somme de dix-huit livres quinze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de dix-neuf livres dix sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 19 # 10 s
Les fruits du fils mineur de feu François Moreau de la Groie, mis à prix par Jean Orlut à la somme de douze livres dix-neuf sols, par Jean Tribot à la somme de treize livres quatorze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de quatorze livres neuf sols, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci 14 # 9 s
Les fruits de Pierre Condac de Vergné mis à prix par Jean Lucqueau à la somme de cinq livres dix-huit sols, par Jean Moreau à la somme de six livres treize sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de sept livres huit sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 7 # 8 s
Les fruits de Michel Bertrand à la Chauffière mis à prix par Antoine Bordier, tisserand, à la somme de quatorze livres dix sols six deniers, par Louis Peaux, laboureur à bras, à la somme de quinze livres cinq sols six deniers, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de seize livres six deniers, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 16 # 0 s 6 d
Les fruits de Jacques Imbert, sieur de la Touche, à Épinoux, mis à prix par Jean Pautrot à cinq livres neuf sols, par Pierre Moreau à la somme de six livres quatre sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de six livres dix-neuf sols, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 6 # 19 s
Lequel dit Pierre Dejeanbouyer fait élection de domicile au village de Lizac, susdite paroisse de Savigné, et attendu qu’il ne s’est trouvé plus haut enchérisseur, nous, notaire et commissaire susdit et soussigné, lui avons adjugé aux charges et conditions sudites et a, le dit Pierre Dejeanbouyer, signé ainsi : signé Pierre de Jean Bouyer
Les baux desquels fruits j’ai adjugé au susnommé aux charges susdites pour la présente année seulement, et le dit Dejeanbouyer adjudicataire au paiement du prix desdites adjudications ci-dessus, sous l’obligation et hypothèque de tous et chacun des biens, meubles et immeubles, présents et futurs quelconques dont de son bon gré, consentement, volonté et requête ; il a été jugé et condamné par nous, dit notaire et commissaire susdit et soussigné, à sa personne à tenir prison, clause comme pour deniers royaux ; fait et passé au devant de la grande porte et principale entrée de l’église dudit Savigné, les jour mois et an susdit, et ont les dits Moreau et Pierre Dejeanbouyer, collecteur et adjudicataire signé, et les autres collecteurs consorts, déclarés ne savoir signer de ce enquis, faisant l’ordonnance , la minute des présents. Est signée J. Moreau, Pierre de Jean Bouyer et Buchey, notaire royal.
Contrôlé à Civray le dernier mars mil sept cent quarante cinq par Vigant, qui a reçu trois livres dux-huit sols, approuvé en interligne et dernier pour valoir.

Sources : Archives départementales de la Vienne, 4E/1/74

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 3e


AdP 05/07-27/09/1787, v.25
Du 27 septembre 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches
Monsieur, la lettre qu’on a insérée dans votre feuille du 30 Août, est la plus capable d’intéresser tout citoyen sensible aux accidens auxquels sont exposés les Moissonneurs. L’Auteur même est digne de toute ma reconnoissance ; mais qu’il me permette de lui faire part de quelques réflexions sur la mort subite des Moissonneurs dont il est question.
Je suis un Curé de campagne, qui ne connois ni les termes équivoques ni pompeux, qui marche lentement & à pas comptés avec la maladie de mes paysans ; car en hasardant trop, on peut très aisément se plonger dans l’erreur & l’illusion : c’est pourquoi je préviens que je ne prends aucun parti sur les réflexions dont je fais part dans cette lettre.
Le Moissonneur mort dans ma paroisse, étoit dans un terrain bas, opposé à un autre terrain qui présentoit au soleil un côté concave, qui a pu faire l’effet du miroir ardent sur la tête du Moissonneur en question ; & cette poisition me fait douter, tout bas, que la fatigue & ces mêmes rayons de soleil avoient pu porter le sang au cerveau, & occasionner une apoplexie. On pourroit encore croire que les sueurs & le travail excessif ont pu arrêter la circulation du sang, & par là produire la suffocation ; car il est prouvé qu’une trop grande chaleur, jointe avec des sueurs excessives, porte le sang à un épaississement inflammatoire, & rétrécit les vaisseaux pulmonaires de manière à occasionner une mort subite ; car cet air trop sec est mille fois plus pernicieux qu’un air humide. C’est ce qui se voit dans les observations d’un Anglois, qui dit qu’en 1709 il tomba en Angleterre vingt-six pouces d’eau ; en 1714 il n’en tomba que onze & un quart, & les registres mortuaires de Londres augmentèrent de 5512 morts, & il y eut aussi une grande mortalité sur le bétail.
Il est encore prouvé que nous avons vingt-cinq mille pores qu’occuperoit un grain de sable : si à travers tant de canaux, nos Moissonneurs ont perdu les principes vivifians & les parties fines & essentielles, cela ne peut-il point leur avoir occasionné la mort subite ?
Il est sûr qu’en mangeant & buvant huit livres pesant, nous en perdons cinq livres par la transpiration insensible, & trois livres par les évacuations. Si ces malheureuses victimes avoient perdu beaucoup plus qu’ils n’avoient pris, l’action vive du soleil et la fatigue n’ont-ils point dissipé & altéré le fluide du sang, si nécessaire à la vie ?
Mais ce que je sais, c’est que le cadavre gonfla extraordinairement, & la corruption se manifesta dix minutes après la mort : les sueurs excessifs n’ont-elles point enlevé cette pesanteur d’air, dont les expériences que l’on fait avec la machine pneumatique sur les animaux, nous montrent la nécessité ?
Voilà bien des incertitudes pour un Curé de campagne trop curieux & trop minutieux observateur, qui doute encore que la trop grande chaleur & le froid excessif produisent le même effet que les vapeurs vineuses & celles du charbon.
Tous les voyageurs prétendent qu’en passant les Cordelières du Pérou, on éprouve un vomissement bilieux horrible : ils prétendent que les liqueurs spiritueuses, portées sur ces montagnes, deviennent insipides. Tout est soumis aux différentes pressions de l’air ; nous sommes nous-mêmes des baromètres vivans. Or, si l’air décompose les liqueurs les plus spiritueuses (ce dont on ne peut douter), si l’air allonge, relâche nos fibres, enfle, raccourcit & augmente une éponge, &c., pourquoi une chaleur trop vive n’a-t-elle pas pu décomposer le sang, & lui donner un degré de fermentation qui a pu tuer nos Moissonneurs ?
Un Curé qui doit vivre avec des paysans, devient souvent Médecin malgré lui, & ne peut absolument s’empêcher de joindre au don le persuader quelques légères connoissances sur la Botanique, pour aider des malheureux privés de tous secours : c’est cette perspective qui m’a fait souvent réfléchir & observer des choses indifférentes aux autres ; mais voilà ce que j’ai vu.
Je fais tous les ans, au mois de Mai, un vinaigre avec des plantes vulnéraires : la bonté de ce vinaigre est si reconnue, que le moindre enfant qui se coupe court chez moi. J’ai apperçu que le sang de mes Moissonneurs étoit épais, noir & de couleur différente des autres années.
Dans le moi d’Août dernier, j’ai eu quelques malades : j’ai fait respirer ces malades sur une glace de miroir ; leur halaine représentoit la fumée d’un poêle. Je me suis dit à moi-même : Les vomitifs agitent & échauffent la masse du sang ; l’air trop chaud a desséché les humeurs. Dès ce moment j’ai évité tous les vomitifs ; & comme je suis très persuadé que les salades, les fruits bien mûrs & les bains se chargent du feu qui nous dévore, j’en ai retiré un très grand avantage. En Médecin paysan, j’ai fait usage de ma tisanne de seigle & de polypode ; j’ai purgé avec une décoction de feuilles de bagnaudier & de jus de cerises noires ; une décoction d’écorce de cerisier sauvage & de frêne, m’a servi de quinquina ; & après ces remèdes, j’ai tâché de faire procurer à mes paysans ce qu’on refuse, & la fièvre de mes paysans a cédé à tout ce régime.
Personne ne respecte plus que moi les décisions de l’Auteur de la lettre insérée dans votre Feuille ; mais qu’il me permette de douter tout bas que le Moissonneur dont est question, ait été tué par des causes méphytiques : car, si cela étoit ainsi, ceux qui moissonnoient avec lui auroient senti quelque pression de cet air mortel : car tout air méphytique ne ménage personne ; soit vapeur, soit exhalaison, on sent une chaleur qui dévore les entrailles. Il est encore certain que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique : on prétend que c’est une huile sulphureuse, qui est un poison des plus dangereux ; on le voit par une expérience bien facile. Qu’on place du charbon allumé dans une chambre bien fermée ; qu’on mette dans le même lieu un vase plein d’eau : on verra sur cette eau une écume & un espèce de crême huileuse qui surnagent. Cette crème prouve donc que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique, même dans le temps le plus serein. Qu’on descende dans une bouteille une bougie allumée : tant qu’il y aura de l’air pur, la flamme subsistera ; il s’attachera à la bouteille une espèce d’huile sulphureuse. Qu’on y plonge un animal quelconque : après que la chandelle sera éteinte, l’animal périra en peu de minutes ; plongez-y un second, ce dernier vivra moins que le premier, & le troisième encore moins, parce que la transpiration des premiers aura augmenté la masse de l’air mortel. D’après ces expériences, comment est-il possible que dans une plaine où l’air est dans une agitation continuelle, il ait pu se former une vapeur méphytique qui ait suffoqué un homme environné de ses camardes, qui n’ont reçu aucune pression sensible ?
On jugera mes observations comme on voudra. Je doute encore que le froid excessif soit aussi une vapeur empoisonnée, & je crois que le froid ne cause la mort que parce qu’il coagule le sang dans les extrémités, le retient dans les vaisseaux, retient les parties grossières de la transpiration, empêche la circulation, & fait porter le sang au cerveau.
Voilà, M., ce que je pense, & je croirois très fort que l’action vive du soleil, la fatigue & les sueurs excessives ont occasionné une apoplexis qui a enlevé subitement les Moissonneurs dont il est question, & non pas une cause méphytique, qui ne peut se présumer dans le cas présent.
Car tout le monde fait qu’il règne parmi les Moissonneurs une émulation très dangereuse pour eux ; ils se disputent la gloire d’avancer l’ouvrage, & de remporter la victoire : par cette imprudence, les paysans excèdent leurs forces ; les vaisseaux pulmonaires se rétrécissent par la vive pression de l’air ; le sang enflammé traverse avec peine le poumon ; les parties grossières du liquide s’accumulent, & doivent produire la mort subite.
Enfin, dans toutes mes réflexions je suis absolument de l’avis du Laboureur qui jette sans cesse de l’eau sur la tête de ceux que la vive action du soleil met dans une espèce d’apoplexie : l’expérience est la maîtresse des arts & la source des sciences.
J’ai l’honneur d’être, &c.

lundi 30 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 2e


AdP 05/07-27/09/1787, v.17
Du 30 Août 1787

Lettre de M. LEMIT, ancien Élève de l’École royale-pratique de Chirurgie de Paris, & Maître en Chirurgie en cette ville, au Rédateur des Affiches
                                   
Monsieur, la mort subite de plusieurs Moissonneurs, arrivés dans les chaleurs excessives que l’on vient d’éprouver, le peu de secours qu’on leur a portés, la facilité qu’il y a de le faire, une presque certitude de les rappeller à la vie avec un peu de soins, me portent à croire que c’est faute d’instructions & de savoir la manière de s’y prendre dans les personnes qui les entouroient, s’ils ont perdu la vie. J’ai cru pouvoir être utile, en indiquant dans votre Feuille, aux personnes charitables & à portée d’obvier à ce malheur, les moyens les plus simples d’y parvenir. Trop heureux si je réussis par là à ranimer la commisération & une tendre charité envers des malheureux qui, pour rouvrir les yeux à la lumière, n’attendent que la main secourable de ceux en faveur de qui souvent ils se sont exposés à la perdre.
Parmi les causes qui produisent l’asphyxie chez les habitants de la campagne, ces quatre sont les plus communes : la trop grande chaleur, les vapeurs vineuses, celles du charbon, & le froid excessif. Le traitement des trois premières étant le même, je prendrai pour exemple celle de la vapeur vineuse, comme la plus prochaine : traitement que l’on pourra également appliquer aux deux autres. Je tracerai celui de l’asphyxie produite par le froid, dans une autre lettre.
Lorsqu’une personne aura le malheur d’être surprise des vapeurs vineuses, comme cela est arrivé il y a quelques années à Salvert, on doit la retirer le plus promptement possible de l’endroit où elle aura été asphyxiée. Comme il est dangereux de s’exposer sans préalablement renouveler l’air, on le doit faire en occasionnant un courant d’air, & on descendra dans le tonneau ou cuve un grand brasier de charbon bien allumé, ou, à son défaut, un feu de sarmens bien secs ; on répandra ensuite de l’eau froide aux environs de la cuve, & même dedans. Ces précautions prises, on peut y descendre avec moins de danger, ayant l’attention de tenir la tête toujours bien élevée. On connoît que l’air est renouvelé, lorsqu’en y plongeant une chandelle allumée, elle s’y maintient jusq’uau fond sans paroître vouloir s’éteindre.
L’asphyxié une fois retiré de la cuve ou autre endroit méphytisé, il faut l’en éloigner le plus que vous pourrez, le mettre nud, le laver avec de l’eau & du vinaigre, l’asseoir sur une chaise en plein air, la tête soutenue dans sa position naturelle ; l’envelopper d’un drap fixé sous le menton, & puis jeter, sans discontinuer, de l’eau fraîche à plein verre sur tout son corps, & particulièrement sur le visage & sous le nez, jusqu’à ce que vous apperceviez quelques signes de vie, qui n’arrivent quelquefois qu’après plusieurs heures. Ces signes sont le hoquet, le serrement & sifflement des narines, les machoires fortement appliquées l’une contre l’autre, un vomissement de glaires épaisses & écumeuses, lequel est suivi plus ou moins tard d’un tremblement universel qui annonce le retour de la respiration. Vous saisirez avec empressement l’occasion où le malade aura la bouche ouverte, pour placer entre ses dents des petits coins ou morceaux de bois, afin d’empêcher le resserrement subit des machoires, & faciliter le moyen de mettre quelques grains de sel de cuisine sur la langue. Vous introduirez ensuite quelques eaux pénétrantes dans le nez, telles qu’alkali voilatif, eau des Carmes ; ou, à leur défaut, vous ferez brûler de la corne ou un plumail sous le nez. Cela fait le plus promptement possibvle, vous reprendrez la projection de l’eau froide au visage, jusqu’à ce que le malade ait donné des signes de connoissance plus sensibles. Pour lors il se plaint d’une douleur à la nuque, d’un tressaillement de cœur, d’un rand froid qui bientôt est remplacé par la chaleur, l’assouplissement, la foiblesse & l’accablement de tout le corps. A mesure que la connoissance se fortifie, transportez le malade dans un lit légèrement bassiné, placé dans une chambre aérée. Essuyez-le fortement avec des linges chauds ; après quoi donnez lui quelques cuillerées de la potion suivante.
Prenez, eau de vie, six cuillerées à bouche ;
alcali volatil, trente gouttes ; ou, à son défaut, eau de mélisse ou eau des Carmes, deux cuillerées.
Donnez de cette potion par demi-cuillerée, de quart d’heure en quart d’heure.
Si la respiration est laborieuse & se fait avec râlement, le pouls plein, dur & fréquent, & que le malade rende le sang par le nez ou la bouche ; qu’enfin il ait reçu quelque contusion, on pourra le saigner du bras, & jamais du pied ni du cou, parce qu’on le regarde comme malade & non comme asphyxié : car il n’est point de remède qu’on ait employé contre l’asphyxie de plus dangereux & même de plus mortel que la saignée. C’est ainsi qu’en a décidé l’Académie des Sciences, dans son dernier rapport, & l’expérience ne l’a que trop prouvé. Il n’en est pas de même des purgatifs ; la nature y invite presque toujours par un léger dévoiement : la potion suivante, plus ou moins répétée, est ce qui convient.
Prenez deux onces de tamarin, que vous ferez bouillir légèrement dans une pinte d’eau ; faites infuser pendant la nuit deux gros de séné mondé, une once de sil d’ipsum ; passez & ajoutez à la colature un grain d’émétique.
Donnez une verrée de cette boisson toutes les heures. Mais si la déglutition ne peut se faire, on insistera sur les lavemens purgatifs, faits avec :
séné, deux gros ;
cristal minéral, un gros ;
miel, une cuillerée.
On usera de ces lavemens jusqu’à ce que la déglutition soit rétablie, & alors on donnera la potion purgative ci-dessus. Pour boisson ordinaire, on donnera l’oscicrat, c’est-à-dire un mélange d’eau & de vinaigre jusqu’à agréable acidile. On pourra même lui en donner des lavemens.
Il arrive très souvent que l’asphyxié est tourmenté d’un mal de tête si violent qu’il en extravague. Comme ce mal n’est qu’extérieur, on l’apaise par des nutrocations d’oxcicrat, ou d’un cataplasme de mie de pain, appliqué sur la tête. Alors on doit purger plus efficacement.
J’ai l’honneur d’être, &c.