dimanche 18 novembre 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (11)


AdP 02/04-25/06/1789, v.15
Du 21 mai 1789

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Monsieur, M. le Marquis de Fayolle vient d’établir auprès de son moulin économique, une nouvelle boulangerie pour les pauvres des paroisses voisines. Les indigens, sur le certificat de leur Curé, recevront du pain à sept liards la livre. Ce noble & généreux établissement est digne de la reconnoissance publique, puisqu’il présente une économie qui réunit l’intérêt général à l’intérêt particulier. Car, quoique le pain soit l’objet le plus essentiel de la vie, il n’y a cependant rien de plus négligé & de plus mal entendu, tant pour la mouture que pour la fabrication. 1.° On ne sauroit apprécier la valeur des farines qui se perdent dans les fons. 2.° On ne peut expliquer combien le dégré de chauffage mal observé, la manipulation, les fours mal construits, mal couverts, font perdre de pain & de bois dans les campagnes. Il est prouvé que dans les villes, où les fours sont moins communs, mais mieux faits & chauffés souvent, il est prouvé, dis-je, qu’il en coûte pour la cuisson du pain, six fois moins que dans les campagnes. J’ai vu des Laboureurs acheter un boisseau de blé, le faire moudre, cuire & manger dans un jour, & dépenser plus d’argent pour le bois que pour le blé. Je leur ai montré souvent que du pain n’auroit coûté que deux sous chez le boulanger, revenoit souvent à trois, par la dépense qu’exigent les fours mal faits. Ce qui fait une consommation absolument perdue : car, si le Meunier & le Boulanger trompent, ils en profitent ; mais, si on brûle du bois mal à propos, si par un mauvais apprêt il se perd beaucoup de pain, c’est une perte qui ne profite à personne.
Enfin, en examinant l’ignorance des Meuniers, l’imperfection des moulins, la mouture des blés, la fabrication du pain, le degré de chauffage mal observé, les embarras, l’emploi du temps & le bois qui renchérit le prix du pain, & affaiblit nos ressources, je désire, en bon citoyen, de voir substituer le commerce des farines à celui du blé ; je désire encore plus de voir dans les campagnes des Boulangers fournis aux municipalités, qui, instruits par des essais, veilleroient au prix & à la qualité du pain.
Oui, M., je ne cesse de la dire & de le répéter, si les Boulangers par leurs soins pouvoient seulement gagner la valeur des farines qui se perdent dans le son, s’ils gagnoient l’argent du bois que les fours mal faits consument ; si les Boulangers, enfin, gagnoient ce qui se perd par la mauvaise fabrication du pain qui se fait dans les campagnes, ils deviendroient des millionnaires, & leur richesse seroit même un avantage pour le public, puisqu’ils profiteroient d’une perte qui, bien loin d’être utile à quelqu’un, ne sert qu’à affoiblir nos resources & renchérir le blé.
D’après mille résultats, qu’il seroit trop long de déduire, on peut voir combien l’établissement de M. le Marquis de Fayolle devroit être imité, puisque dans la spéculation & la pratique, il concilie avec la charité une économie essentielle, dans laquelle l’intérêt général est réuni à l’intérêt particulier.
Il y a plusieurs années qu’il arriva dans ce pays un évènement malheureux, qui montre la nécessité de placer dans un lieu sain le pain sortant du four.
Deux bœufs, morts d’une maladie contagieuse, furent dépouillés ; on en plaça les peaux dans une boulangerie : la chaleur du pain attira tellement le poison de ces peaux, que tous ceux qui mangèrent de ce pain, furent empoisonnés.
L’on m’a assuré qu’ayant fait fondre de l’arsenic dans l’eau, & ayant laissé ce poison auprès d’une livre de pain sortant du four, on donna ce pain à un chien, qui en mourut. Hélas ! combien d’accidens & de maladies se communiquent par le défaut de précaution !
D’après une expérience de trois ans, je puis assurer que la farine se conserve très bien en sacs isolés, placés & disposés au milieu des greniers. Ceux qui pratiquent cette méthode peuvent faire l’expérience que j’ai réitérée souvent. Qu’ils prennent de la farine de chaque sac isolé, qu’ils l’exposent au grand air, ils verront qu’en huit jours les mites en dévoreront la faine, tandis que celle de trois ans n’aura éprouvé aucune altération quelconque. L’air & les masses en font la différence, dont tout le monde peut s’instruire, ainsi que des nombreux avantages des farines en sacs isolés.
J’ai l’honneur d’être, &c.

mardi 16 octobre 2012

C'est ce qu'on appelait dans le temps "avoir la Foi"

La recherche d'une ancêtre, Jeanne Delafond, m'a fait découvrir cet acte de sépulture un peu insolite. L'insistance du curé pour prouver la Foi du défunt est bien inhabituelle :

AD en ligne, Blanzay, BMS - 1742-1752, v.37/92
AD en ligne, Blanzay, BMS - 1742-1752, v.38/92

"le treize juillet 1745 après que françois pelain du village de chez bouton paroisse de st-romain, et jeanne delafond son épouse, ont affirmé que défunt pierre brun avoit fait son devoir paschal à champniers et que mr le curé étoit content de luy et que jeanne texereau sa cousine antoinette brun sa soeur andré condac son cousin demeurant au village des champs jean dyon aussi son cousin ont affirmé la mesme chose et qu'il faisoit son devoir paschal et nommement cette dernière année nous avons donné la sépulture chrestienne a défunt pierre brun fils légitime de défunt pierre brun et de jeanne delafond en premières noces lequel est décédé le douze du présent en cette paroisse de blanzay estant tombé du haut d'un cerisier sans avoir pu parler avant d'expirer on lui a trouvé un chapelet dans sa poche qui avec les témoins ci-dessus est une preuve de sa catholicité fait à blanzay le treize du présent mille sept cent quarante cinq"

Cet acte étrange m'apporte - quand à moi - de nombreux détails à exploiter pour remonter la piste du couple Pierre Brun/Jeanne Delafond. La soeur du défunt, Antoinette, citée dans l'acte, est mon ancêtre.

PS : c'est mon deuxième tué par un cerisier (pour Gloria)... Ah, l'attaque des cerisiers tueurs du Poitou !

mercredi 12 septembre 2012

Fourrier de feue Madame la Dauphine

Lors de recherches sur la famille Guitteau, de Poitiers (86), je suis tombé sur cet acte concernant l'un d'eux. Il fut — et cette expression apparaissait déjà à son second mariage en 1724 — fourrier de feue Madame la Dauphine.
Son père, François Guitteau (un grand merci au ge86 pour cette info, le mariage n'étant pas filiatif), fut maître pâtissier dans la paroisse de Saint-Didier.

AD en ligne, Poitiers-Saint-Didier, BMS - 1741-1748, v.38/111
Qui était donc cette Dauphine ? Peut-être la dernière à être décédée avant 1724, c'est-à-dire Marie-Adélaïde de Savoie, épouse de Louis de France, petit-fils de feu Louis XIV et défunt père de Louis XV.
D'après Wikipédia, un fourrier était le sous-officier chargé de l'intendance. Ce terme vient de fourrage, à l'origine, donc, il s'agissait d'un sous-officier de cavalerie chargé spécialement des écuries.

lundi 10 septembre 2012

Jacques Petit, sieur de la Bougonnière (2)

Lors de mon précédent bulletin, je n'avais pas pensé à mes deux ascendances qui apparaissaient également dans le Beauchet-Filleau. L'une, celle des Brothier, sieur de Chambe, s'établit à Voulême (86) : mes ancêtres les plus anciens que je retrouve dans les registres paroissiaux apparaissent dans le tome 2 (page 21 et plus) : Charlotte Brothier, épouse de René Marteau le 2 novembre 1661. Cette filiation n'est pas issue de mes recherches, je n'ai fait que prendre un train en marche.
La seconde entrée dans le Beauchet-Filleau est une découverte récente qui méritera peut-être un article. On trouve, dans le même tome du BF, page 370, une Marie Chein, épouse de  Pierre Guilloteau, qui habitait Payré (86). La date du mariage est fausse, celui-ci ayant lieu en 1655.
Reprenons donc le fil de mon enquête sur le sieur Tribot, le notaire, et ses aïeuls. Merci pour vos encouragements, bonne lecture...

Avant d'entrer dans les détails, essayons de décrypter ce mariage Tribot-Petit. Côté Tribot, on a les deux parents, François Tribot et Marie Blanchard. On a un oncle paternel, Pierre, et un cousin germain, Antoine Tribot. Il n'est pas sûr que ce dernier soit le fils de Pierre, mais c'est une possibilité. Celui que je pense faire correspondre est Antoine Tribot, que j'ai trouvé à Savigné. Il épouse Magdeleine Allain le 7 octobre 1704 (AD en ligne, Savigné, BMS - 1700-1708, v.60/112). Mariage non filiatif, absence de signature, mis à part la présence d'un Jean Tribot, témoin du mariage, le cheminement de cette filiation m'a mené nulle part. Idem pour le Pierre, qui peut être n'importe qui.
J'ajoute que les registres paroissiaux (outre les baptêmes de 1640 à 1644) ne commencent qu'en 1700. Dur, dur, alors, de trouver quelque filiation par ces registres.
J'identifie Pierre Delafond, simple cousin de l'époux (donc peut-être au 3ème, 4ème degré, voir cousin par alliance, etc...) comme étant celui qui fut l'époux de Jeanne Brun puis de Suzanne Boesme, le 26 août 1705 à Savigné (AD en ligne, Savigné, BMS - 1700-1708, v.76/112). Sa signature est significative. Mais là aussi, à part la présence d'un Antoine Tribot, témoin, la piste mène à un cul-de-sac.

Grâce au dictionnaire topographique de la France, tome 27 (dictionnaire topographique du département de la Vienne), rédigé par monsieur Redet (1881), je localisai facilement l'origine du domaine de Laspière. Situé sur l'actuelle commune de Saint-Romain, ce village changea de nom et passa de La Cepère (1494) à La Spière (Cassini), puis Laspière (1841). Actuellement, ce village porte le nom de la Sepière.


Extrait de la carte de Cassini
Laissons les Tribot de côté, alors.

Voyons voir du côté de la mariée. Outre les parents, nous avons Benjamin Dunoyer, sieur de la Pigerie, son oncle, et Pierre Robert, sieur de la Nougeraye, son cousin germain.

Les Dunoyer

Grâce au ge86, je trouvai ce Benjamin Dunoyer sur les registres de Saint-Gaudent (86). En effet, ce joyeux bourgeois, qui paraissait être assez important, se marie en 1693 avec Marthe Bertrand. Son domaine (La Pigerie) est signalé, et Jacques Petit est même donné comme beau-frère. Tout colle, j'ai bien le bon :


AD en ligne, Saint-Gaudent, BMS - 1692-1710, v.10/101
AD en ligne, Saint-Gaudent, BMS - 1692-1710, v.10/101
A propos de la Pigerie, deux villages ont porté ce nom sur la commune de Savigné : La Pigerie et Les Pigeries. Seul ce dernier hameau existe encore actuellement.


Extrait de la carte de Cassini
Isaac Pierre Dunoyer, sieur des Broues, frère de Benjamin et de ma sosa Catherine, est retrouvé grâce à 3 baptêmes à Saint-Gaudent (il est l'époux de Catherine Vaugelade, qui signe également sur ce mariage). Je n'ai cependant pas trouvé d'autre postérité pour ces deux hommes.


Beauchet-Filleau,
tombe 3, page 217 
A ce moment-là, je contactai Jean-Claude, qui, par ses connaissances sur les familles notables de la région, aurait peut-être des éléments me permettant d'avancer. Il en avait, et ce fut particulièrement probant. Je reçus des extraits de deux ouvrages : le Beauchet-Filleau (tome 3, à partir de la page 217), et la Commune de Surin, par Surreaux.

Le Beauchet-Filleau donnait une indication très explicite :


Beauchet-Filleau, tombe 3, page 218
Sauf que quelque chose ne collait pas, car un peu plus loin dans l'ouvrage, on trouve la note suivante :


Beauchet-Filleau, tombe 3, page 218
Il n'est pas possible que les Beauchet-Filleau et de Chergé, ou leurs collaborateurs, n'aient pas vu cette indication dans le mariage de Benjamin Dunoyer : frère d'Isaac Pierre ! Et de toute façon, Marthe Bertrand (prénommée Marie dans le BF) n'est pas la fille de Samuel Bertrand, sieur de la Pommeraye, mais sa soeur. Le Beauchet-Filleau peut être un Saint-Graal comme une lame à double tranchant. Je reçus une bonne leçon ce jour-là : toujours vérifier ses sources, analyser, interpréter ! Ma manière d'étudier les filiations changea du jour au lendemain.
Cette erreur, toutefois, est relevée partiellement dans le livre de Surreaux. Celui-ci, étudiant l'histoire de son petit village de Surin (86), retrace une partie de la famille Dunoyer qui s'y établit au début du XVIIIème siècle. Il reprend les notes de Monsieur Bobe, auteur de l'Histoire de Civray, et surtout cette famille Dunoyer qui semble incohérente dans le BF.
C'est grâce à l'inventaire après décès d'Antoine Dunoyer, époux de Marie Crozé (indiqué comme fils de Pierre Dunoyer et de N. Vaugelade dans le BF), du 2 août 1666, que Monsieur Bobe a réussi à reconstituer la filiation qui m'intéresse : Antoine Dunoyer (époux de Marie Crozé) est le fils de Pierre Dunoyer et de Françoise de la Dugue (noms isolés dans le BF). Ce dernier est le fils d'un sieur du Bois-Bertrand et a comme frère Benjamin l'assesseur, placé en mauvaise filiation dans le BF.
Ce qui donne :

DUNOYER N., sieur de Bois Bertrand, paroisse de Saint-Pierre-d'Exideuil, qui eut comme enfants :

  1. Pierre Dunoyer, qui suit,
  2. Benjamin Dunoyer, sieur de la Chastre, avocat au Parlement, puis conseiller du roi, assesseur en la maréchaussée de Civray, juge à Saint-Maixent, fait plusieurs acquisitions en 1645 et 1650. Il épousa, vers 1620, Jeanne Duboys. Il paraît agir souvent de concert avec son frère Pierre, sieur de la Grange. C'est ainsi que celui-ci, demeurant au Brouhes à Saint-Gaudent, afferme le 15 juin 1639, au nom de Benjamin Dunoyer, absent, une maison, jardin et ousche appartenant à ce dernier, appelée la Touche, touchant le chemin allant du dit lieu de la Tousche au cimetière à senestre (aujourd'hui l'hôtel du Cygne à Civray).
DUNOYER Pierre, sieur de la Grange, avocat à Civray, décédé avant le 23 avril 1660, date du testament de Françoise de la Dugue, sa veuve, en faveur de Catherine Dunoyer, sa fille, épouse de Paul Chein, sieur de Périssac. De cette union, naquirent au moins deux enfants :
  1. Catherine Dunoyer, épouse de Paul Chein, sieur de Périssac, à Limalonges (79). J'ai poursuivi les recherche de Bobe, en trouvant le mariage de leur fille Catherine Chein, née vers 1664, avec David Le Mareschal, sieur de Belle-Plaine, né vers 1659, le 23 octobre 1684 à Chef-Boutonne (mariage protestant). Ces derniers auront au moins deux fils : Gédéon Le Mareschal, né en 1685, et Jean Le Mareschal, écuyer, sieur de Chambelle et de Belle-Plaine, époux de Claude Thérèse de Massougne (~1688-1753). La filiation se continue avec deux fils du dernier couple : Jean et Charles Le Mareschal.
  2. Antoine Dunoyer, sieur des Brouhes de Saint-Gaudent, protestant militant, marié à Marie Crozé, également de famille protestante (donné même comme fille du ministre de la Roche Crozé), avec laquelle il habite aux Pigeries, paroisse de Savigné.
Antoine Dunoyer fait une vente le 25 février 1665 et est mort bien sûr avant son inventaire après décès. De son mariage avec Marie Crozé, Antoine Dunoyer a eu une fille, Catherine, d'après un acte de 1691. Elle est remariée à ce moment-là à Jean Petit. Catherine, son époux Jacques Petit, sieur de la Bougonnière, vivent ensemble aux Pigeries de Savigné, avec Marie Crozé en 1701, lorsque la vieille dame est inhumée. Benjamin, son fils, et Jacques Petit, son gendre, sont indiqués :

AD en ligne, Savigné, BMS - 1700-1708, v.45/112
Après la découverte de cet acte, j'ai pensé que feu Jean Petit, second mari de Marie Crozé, est le père de Jacques Petit. Je situe le mariage Petit-Dunoyer vers 1680/1685, il a très bien pu y avoir également un deuxième mariage (celui de parents survivants des deux époux). Mais cela n'engage que moi.


Les Robert

Croyez-moi ou non, mais lorsque je rentrai Pierre Robert dans mon fichier Heredis, une autre occurrence de ce nom m'est apparu : Pierre Robert, né le 23 avril 1680 à Champniers (86), fils d'Alexandre Robert et de Françoise Petit. Comprenez mon étonnement ! Ça collait parfaitement, en considérant que Jacques Petit et Françoise Petit étaient frère et soeur. Quel retournement de situation, quel suspense !


AD en ligne, Champniers, BMS - 1688-1690, v.102/110
Dans mon arbre généalogique, coincés quelque part, j'avais Perrette Robert, sosa n°7399, épouse de Louis Girardière, et Gaspard Robert, son frère, sosa n°7192, époux de Perrette Bot. Cette fratrie est issu du couple Jean Robert (~1600/1672) et Antoinette Garnier (~1602/1677), et, je ne sais pour quelle raison, la recherche de leur descendance me passionne depuis de nombreuses années. De temps en temps, je prends un petit moment pour suivre l'évolution d'un couple, pour trouver leurs enfants, etc... Cette recherche, si elle vous intéresse, est accessible sur Geneanet par ici.

Alexandre Robert est un frère de Perrette et Gaspard, et donc un fils de Jean et d'Antoinette Garnier. Cependant, je ne pus remonter plus loin. Et Françoise Petit demeura orpheline.

(A suivre)



dimanche 9 septembre 2012

Lettre d’un Curé des environs de Civrai (10)


AdP 01/01-26/03/1789, v.24
Du 19 mars 1789

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Par votre Affiche du 19 février, n°8 [1], il paroît que l’Administration désire depuis longtemps trouver des moyens de marquer les moutons, de manière qu’on puisse les reconnoître facilement, sans endommager les toisons, &c.
Je dois vous observer que tous mes laboureurs, qui ne laissent rien perdre, pratiquent un moyen digne d’être inséré dans vos Feuilles.
Quand ils déboîtent leurs chariots ou charrettes, ils ont un très grand soin d’amasser l’oing qui se trouve sur les essieux ; c’est une couleur noirâtre formée par le bois et le fer : le frottement & roulement continuels liment les courbes & boîtes, de façon que cet oing, bien délayé & frotté, prend une couleur que l’air & l’eau effacent très difficilement.
J’ai lu cet avis à notre Chambre littéraire de Civrai : tous les Membres ont regardé mes observations & ces moyens éprouvés, comme une découverte essentielle pour les Propriétaires.
Je n’ai pas besoin d’expliquer combien l’Economie rurale y trouve son compte, surtout quand l’on saura que ces empreintes graisseuses appliquées sur la tête & les jambes des moutons, adhèrent assez pour durer deux ans au moins.
Un de mes laboureurs m’a montré tout-à-l’heure la vérité de ce trait. Il existe dans les toîts des moutons marqués depuis deux ans ; cette couleur économique & à la portée de tout le monde, n’a souffert aucune altération ni de la part de l’air ni de l’eau.
Je travaillerai à de nouvelles épreuves, & il pourroit se faire que quelque nouveau mélange avec cet oing peint par le bois et le fer, pût former une couleur encore plus sûr & plus utile à ceux qui font un emploi des laines.
J’ai l’honneur d’être, &c.

[1] Article mentionné par le Curé :

AdP 01/01-26/03/1789, v.16
Du 19 février 1789

Avis pour marquer les Moutons

L’Administration désire depuis longtemps, trouver des moyens de marquer les moutons, de manière qu’on puisse les reconnoître facilement, sans endommager leurs toisons. Dans le nombre des empreintes dont on fait usage, les une s’effacent par l’action de l’air & celle de l’eau ; les autres ne peuvent être détruites par les opérations qu’on fait subir aux laines pour leur dégraissage. Ce sont les deux inconvéniens qu’il faut principalement éviter. Il faut encore exclure tous les moyens qui tendent à mutiler les moutons, ou qui pourroient nuire à leur santé, & il paroît que les empreintes qu’on applique sur la partie de la tête, qui est dénuée de laine, n’y adhèrent point assez.
Les ingrédients dont va donner la description, ont paru jusqu’à présent les plus propres à remplir l’objet qu’on se propose. Cependant on ne les annonce pas comme suffisamment éprouvés ; mais l’on croit qu’il feroit important d’en faire faire des essais dans les différents parties du royaume exposées à des climats différens.
On propose donc à Messieurs les intendans d’en faire faire des épreuves dans leurs généralités, ainsi que des autres moyens qu’on pourroit leur proposer, même de ceux connus & usités, afin que la réunion des observations qui doivent résulter de ces épreuves, on puisse faire une instruction utile aux propriétaires des troupeaux & aux manufacturiers qui font un emploi des laines.

Première composition
C’est un simple mélange de suif fondu, & d’une quantité suffisante de charbon réduit en poudre fine, pour lui donner une couleur noire.

Seconde composition
On peut donner plus de souplesse au mélange précédent, en y ajoutant un huitième de son poids de goudron ; mais celui qu’on retire du charbon de terre, n’a pas paru convenir, parce qu’il est trop dessicatif.

samedi 8 septembre 2012

Jacques Petit, sieur de la Bougonnière (1)

Voilà le début d'une petite histoire qui me trotte dans la tête depuis un certain temps. Je pose par écrit ces quelques mots. Mis bout à bout, les indices me permettront peut-être d'avancer. Et qui sait ? Un lecteur aura peut-être la pièce qui me manque.  Bonne lecture.



Il était une fois un couple - Jean Tribot le notaire et Marie-Anne Gayet, mariés à Payroux (86) en 1734 - qui me posa un certain souci... en fait, le mariage n'était pas filiatif concernant Jean Tribot :

AD en ligne, Payroux,
BMS - 1717-1738, v.70/98
Maître Jean Tribot de la paroisse de Savigny et demoiselle Marie Anne Gayette fille de Antoine Gayette et de Marie Pascaut ont reçu la bénédiction nuptiale par moy soussigné avec la dispense de deux bans cy attachée et le certificat de mr le curé de Savigné. Les dites cérémonies de nostre sainte église catholique apostolique et romaine gardées et observées, le vingt-quatre novembre mil sept cent trente quatre, en présence de Maître Jean Tribot, père de l'épousé et de maître Antoine Gayette, père de l'épousée, et de damoiselle Adrienne Bomier et de Monsieur Jean Bertran, témoins qui se sont soussignés avec nous, excepté maître Antoine Gayette, père de l'épousée, qui a déclaré ne savoir signer.

AD en ligne, Payroux,
BMS - 1717-1738, v.70/98
Ce mariage est même accompagné d'une notice en latin, je suis preneur d'une traduction (merci !).
Ce cul-de-sac généalogique m'arrêta donc dans ma lancée, Jean Tribot, fils d'un Jean Tribot, il doit y en avoir des milliers dans le sud de la Vienne et ailleurs, surtout si on doit compter sur les lacunes des registres.
C'était sans compter la fièvre qui vous prend à une heure du mat', avec cette idée qui vous trotte dans la tête : c'est pas possible ! On doit bien y retrouver leurs parents !
Bon, c'est vrai, quelques temps plus tard, je découvre que Jean Tribot, veuf de Marie-Anne Gayet, se remarie avec une certaine Anne-Marie Doussain, à Saint-Martin-L'Ars (86), paroisse voisine de Payroux. Bien, et, de plus, ce second mariage déroge à plusieurs règles des registres paroissiaux, car il est filiatif pour Jean Tribot :

Archives en ligne, Saint-Martin-L'Ars,
BMS - 1737-1752, v.92/102
"Le sept janvier 1751, après les publications requises au bessoin et ainsi qu'il paraît par le certificat de Mr de Lauradons, prieur curé de Payroux en date du deux du présent mois et après la levée de l'opposition formée par Antoine Gayet, a nous signifiée avec sommation de publier les bans en date du dix neuf décembre dernier par Benjamin Bruneau, huissier soussignés, ont été épousés à la face de notre mère la Ste église catholique, apostolique et romaine, M. Jean Tribot de Laspière, notaire royal, veuf de damoiselle Marie-Anne Gayet, de la paroisse de Payroux, fils de M. Jean Tribot de Laspière et de dame Françoise Petit, et damoiselle Marie-Anne Doussain, fille légitime et majeure de feu Simon Doussain et dame Marie-Anne de cette paroisse, et après avoir célébré la Ste messe nous leur avons donné la bénédiction nuptiale selon les cérémonies de notre susdite mère."


J'avais enfin le nom de la mère de Jean Tribot, qui était devenu soit dit en passant "sieur de Laspière" : Françoise Petit. Du coup, ses parents portaient deux des patronymes les plus courants dans le sud de la Vienne : j'étais bien mal barré...


C'est grâce au groupe du ge86, et à ses précieux dépouillements, que je découvrais le mariage de Jean Tribot et de Françoise Petit. Non pas à Saint-Martin-l'Ars (86), non pas à Payroux (86), ni même à Savigné (86), d'où venait Jean Tribot le notaire. Je tiens donc à remercier particulièrement le dépouilleur anonyme de cette petite paroisse nichée au Sud des Deux-Sèvres, bien loin de mes pensées du moment : Ardilleux (79). Tout petit village à proximité de Chef-Boutonne (79), Ardilleux fut le lieu d'un mariage particulier qui allait bien vite me passionner :


AD en ligne, Ardilleux,
BMS - 1680-1710, v.39/66
"Jean Tribot, sieur de Laspière, âgé de vingt et un ans, fils de défunts François Tribot et Marie Blanchard de la paroisse de Savigné, a aujourd(hui dix-neuvième jour de février mil sept cent trois solennellement épousé honnête fille dame Françoise Petit âgée d'environ dix-sept ans, fille de Jacques Petit, sieur de la Bougonnière, et de dame Catherine Dunoyer de cette paroisse ; et je, soussigné, ai béni et célébré leur mariage après en avoir publié les trois bans et avoir aussi obtenu le consentement et certificat de publication de trois autres bans par Monsieur l'archiprêtre et curé de Savigné, le tout bien et dûment contrôlé à Chef-Boutonne le dit jour ; et y ont assisté de la part dudit époux : Pierre Tribot, son curateur aux causes, Antoine Tribot, son cousin germain, et Pierre Delafond, son cousin ; et de la part de ladite épouse Mr Jacques Petit, son père, Benjamin Dunoyer, sieur de la Pigerie, lieutenant de la compagnie milice, bourgeois de Civray, son oncle maternel, Pierre Robert, sieur de la Nougeray, son cousin germain, et autres qui ont déclaré ne savoir signer, outre les soussignés."

Ainsi donc, grâce à cet acte, je parvenais à prendre une génération de plus. La suite promet d'être difficile. Je ne le savais pas encore à l'époque : l'un de mes ascendants venaient de faire son entrée dans le Beauchet-Filleau.



(A suivre)

mercredi 29 août 2012

Le double assassinat de Buxerolles (1868)

Voici une histoire qui me tenait à coeur depuis quelques mois, mais qui était resté à l'état de rêve éthéré jusqu'à présent. Autant le dire tout de suite, je suis plus à l'aise à rechercher un ancêtre qu'à raconter une histoire. M'enfin, voilà.

Deux évènements m'ont fait franchir le pas sur ce long récit. Tout d'abord, malgré peu d'ancêtres directs natifs de Poitiers, je me suis trouvé un couple de sosas en commun avec le sieur Babin. Difficilement, presque avec douleur, voilà un autre cousin criminel qui se révèle, et pas l'un des moindres de nos poitevins d'antan !


Ensuite, vient mon emménagement récent aux Couronneries. De là où je me situe, si j'enlève les immeubles, l’asphalte, le béton, les voitures, etc... peut-être aurais-je la chance d'apercevoir la maison des époux Gas, là-haut, sur la colline du Planty, avec cette petite lumière lointaine qui indique qu'on reçoit du monde, même à cette heure bien tardive.

Avant de commencer cette histoire, laissez-moi vous guider dans les pas du sieur Babin. Fermez les yeux et plongez vous dans l'année 1868. Vous descendez la grand'rue de la Cueille Mirebalaise, c'est dans ce faubourg qu'habite notre homme. Suivons-le alors qu'il traverse le chemin de fer par la porte de Paris. Alors, tournez à gauche et traversez le pont Guillon, qui enjambe le Clain. Tout droit maintenant, vous suivez la route de Poitiers à Buxerolles. Montez à l’extrémité du faubourg, car là se trouve un petit chemin encaissé, qui traverse champs, près et vignes. Au bout, voilà, vous êtes arrivé au cabaret des Gas !



Le 19 août 1868, entre onze heures et minuit, des cris réveillent le sieur Robin, cabaretier des Dix-Tilleuls. Il se précipite au dehors et découvre, dans son corridor, son voisin le sieur Gas, un autre débitant de boissons, affreusement mutilé et baignant dans son sang.
Robin va chercher son oncle Jean Puits, puis Auguste Bouet et Adrien Audouard, qui demeurent chez lui cette nuit-là. Bouet, qui avait entendu des cris à l'extérieur, comme des pleurs d'enfant. « Ça vient de chez Gas » lui avait répondu Audouard, son compagnon de chambre. N'entendant plus rien, ils s'étaient recouchés jusqu'à être réveillé par Robin.
Le blessé est alors transporté dans une chambre basse chez le sieur Robin, en compagnie de Jean Puits, oncle de Robin et logeant cette nuit-là chez son neveu. Bouet et Robin s’empressent d’aller mander le docteur Moreau, le beau-frère de la victime, Séverin Bastide, et de prévenir la justice.

Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
20 août 1868
Jean Gas, âgé de 43 ans , est originaire de Saint-André-Lachant (Ardèche). Ancien soldat au 10ème des dragons, il est, depuis 1852, l’époux de Marie Laverret, native de Payroux, âgée de 37 ans. Les époux Gas, qui tenaient autrefois un petit restaurant à Poitiers, rue des Trois-Rois, ont pris de leur beau-frère Séverin Bastide (époux d'Anne Laverret), depuis 1867, un débit de boissons qui se situe dans le faubourg de Rochereuil, au lieu-dit les Quatre-Cyprès, sur la route de Buxerolles. Ce cabaret est le plus éloigné de tous les lieux de réunion pour danser et boire, qui ont rendu célèbre à Poitiers le coteau des Quatre-Cyprès, dominant de sa hauteur la vallée du Clain. En 1866, sur le recensement de Buxerolles, le cabaret est donné dans le lieu-dit « Le Planty » :

Archives en ligne de la Vienne, recensement de Buxerolles, 1866, v.11/14

Aimés et estimés de leurs voisins, ils avaient par leurs habitudes laborieuses conquis une honnête aisance. Gas en était si fier qu'il racontait volontiers posséder chez lui la somme rondelette de 5000 francs.


L'assassinat de M. Gas

Frappé de plusieurs coups de couteau, le sieur Gas parvient tout de même à désigner son assassin : il s’agit du sieur Babin, habitant à la Cueille. 

En attendant les gendarmes et la Police, on procède à l’examen de la maison des Gas. On ne peut trouver la femme Gas, mais près du puits, dont les abords étaient couverts de sang, on ramasse un poignard ensanglanté, un revolver dont les six coups sont déchargés (trouvés par Robin, Bouet et Bastide alors qu'ils cherchaient la femme), une cravate d’homme en soie rouge et un bonnet de femme teinté de sang. Pas de trace du sieur Babin également.

Le juge d’instruction Alexandre-Henry Jolly, accompagné du commissaire Streicher, arrive presque aussitôt sur les lieux et recueille les déclarations de Gas.  

« Babin, dit le cabaretier, avait passé la soirée chez moi et il avait partagé mon dîner. Il était parti vers 9 heures et demie. A 10 heures et demie, il s’est présenté de nouveau sous prétexte de commander un repas pour le lendemain. Sur sa demande, ma femme était descendue à la cave chercher une bouteille de limonade ; en son absence, il m’a tiré un coup de pistolet pendant que j’étais assis dans mon fauteuil. Je me suis sauvé éperdu dans une chambre du premier étage. Babin m’a suivi, a fait feu sur moi à plusieurs reprises et m’a frappé de coups de poignard. Sentant que je perdais du sang en abondance et que j’étais un homme perdu, je me suis enfui par l’escalier dans le jardin, et je me suis élancé par-dessus le mur de séparation des Dix-Tilleuls, laissant ma malheureuse femme aux prises avec ce misérable qui avait tiré sur elle plusieurs coups de pistolet. A cette heure, elle ne doit plus être en vie. »



Auguste Babin connaît bien le cabaret pour y avoir entretenu une concubine, Clémentine Guyonnet, du temps des Bastide, prédécesseurs des Gas. Il est joueur, fréquente les cafés et a de biens mauvaises mœurs.

Le 14, 16 et 17 août, Babin fait aux époux Gas plusieurs visites. Le 19 août, vers 8 heures du soir, alors que les Gas prennent leur repas avec le sieur Guillaumet (qui les a aidé à ensemencer leurs jardins), Babin se présente à leur domicile, s’assoit à leur table et partage le repas. Guillaumet remarque bien la nervosité de Babin. Celui-ci explique qu’il revient des Dunes, d’où il a joui d’un beau point de vue – l’observation paraît curieuse, en raison du temps et de l’obscurité.

Babin et Guillaumet quittent les Gas vers 9 heures. Ils entrent tous deux dans un cabaret faubourg de Rochereuil, et ils en sortent vers 10 heures. Les deux comparses se séparent. Babin est aperçu par l’agent de Police Tassin, et par le sieur Cartillon.

Tassin les quitta à la Porte de Paris, puis Babin, sous prétexte d’aller acheter du tabac dans un bureau voisin, se sépare de Cartillon près de la Cueille-Mirebalaise. Cartillon, croyant que Babin a menti et qu’il va rejoindre une femme, l’épie : il l’aperçoit se dirigeant de nouveau vers la Porte de Paris, puis suivant le Boulevard de l’Hôpital Central, chemin qui conduit aux Quatre-Cyprès, où il le perd. Il est alors près de 11 heures.

Babin, débarrassé de son poursuivant, revient chez les Gas. Gas a l'air un peu malade et s'assoit dans un fauteuil, sa femme près de lui. Leur invité leur dit alors : « demain, je veux donner un dîner à mes amis », et dépose 40 francs sur la table. Il ajoute : « il est 11 h 30, je boirais bien une bouteille de limonade ». La femme Gas descend à la cave pour chercher la boisson. En l'absence de la femme, Babin agresse sauvagement son hôte.
Gas se défend bien mais, blessé, mourant, se réfugie dans une chambre du 1er étage : les traces de lutte sont apparentes. Il s'appuie sur la porte pour empêcher son agresseur d'entrer dans la pièce, son sang s'épanchant généreusement sur les panneaux et les montants, et au pied de la porte en une immense flaque. En vain, le meurtrier est plus fort, et Gas est contraint de fuir encore. Poursuivi, lacéré de coups de poignard et sous les balles, le cabaretier parvient à échapper à son meurtrier dans la jardin. Il escalade le muret qui le sépare de son voisin, et c'est là que, gisant dans le corridor d'une maison voisine, il est entendu par le sieur Robin.

La confrontation et la découverte de Mme Gas

Il reste le mystère de la disparition de Mme Gas, dont le corps - il ne fait aucun doute qu'elle soit homicidée - n'a pas été retrouvé. Les premières constatations faites dans la cave indiquent que celle-ci fut le théâtre d'une lutte des plus violentes : la femme Gas était forte et vigoureuse.
Après avoir perdu de vue Gas, le sieur Babin est donc descendu dans la cave pour achever sa triste besogne. On retrouve des traces de sang dans toute la pièce. Les enquêteurs suivent alors ces traces, qui les guident encore malgré la pluie abondante de la nuit. La femme Gas a réussi elle aussi à fuir son agresseur. Ils passent devant le mur d'appui par où Gas s'est précipité et qui permet d'atteindre la propriété du voisin Robin. De là par un long berceau de treille, jusqu'au puits de la propriété. Le premier support de la treille rencontré présente une grande trace de sang, comme si une main ensanglanté l'avait agrippé. Là, un banc est renversé, les échalas de support de la treille sont brisés en plusieurs endroits. C'est à cet endroit que le bonnet ensanglanté de Mme Gas a été retrouvé, ainsi que la cravate, le poignard et le revolver. Babin avait rattrapé sa proie près du puits.
Il est impossible de voir au fond du puits, qui a, dit-on, plus de 25 m de profondeur. Les enquêteurs écoutent attentivement pendant plusieurs minutes : aucun bruit, et la nuit est très sombre. Il est deux heures et demie du matin. Streicher et le juge d'instruction ferment la maison des Gas et retournent près du blessé.
A l'arrivée des renforts de la gendarmerie, conduits par M. Robart, maréchal des logis, le juge d'instruction décerne un mandat d'amener contre le sieur Babin. S'étant fait révéler l'existence d'une maîtresse, qui habite désormais près de l'église Sainte-Radégonde, il enjoint également les gendarmes à s'y rendre et d'aller y perquisitionner.

Le commissaire Streicher procède à l’arrestation de Babin. Prenant avec lui deux agents de Police et plusieurs dragons, il se dirige à la Cueille. Arrivé à la maison de Babin, il poste ses hommes aux trois portes et attend environ une heure le moment favorable d’entrer. La porte de derrière est entrouverte et il croit entendre des chuchotement à l’intérieur : « Il semble qu’il y a quelqu’un dehors », aurait dit Babin à sa femme, « Non », lui répond sa femme. 
Enfin la lumière apparaît dans la maison. Streicher dit alors à l’agent Lignette, qui connaît Babin, de frapper à la porte. « Qui est là ? », c'est la femme Babin qui parle. « Lignette » répond l’agent. La porte s’ouvre, le commissaire entre et demande à la femme où est son mari. « Il est au lit ». C’est effectivement là que le commissaire trouve l’accusé. Il lui demande à quelle heure est-il rentré : « A dix heures ». « Quels effets portiez-vous ? ». « Ceux qui sont près de mon lit. » C’étaient une blouse grise neuve et un pantalon noir, et un chapeau à demi-forme, mouillé. Le commissaire lui enjoint de l’accompagner. Babin demande une cravate à sa femme, n'arrivant pas à mettre la main sur celle de sa journée.

Il est trois heures et quart. Mis en présence de Babin, Gas lui rappelle la conversation de la veille et ajoute : « Oui, Babin, tu es un misérable, c’est toi qui nous as assassiné ! » Babin persiste à nier. Gas, dont la plénitude de ses facultés est attestée par le médecin présent, regarde fixement son assassin.
L'obscurité est encore profonde, la pluie ne cesse point. Aucune recherche ni constat n'est possible. Le blessé reçoit les secours de la religion.
Un ange passe.
Jolly en profite pour montrer à Gas la cravate retrouvée dans son jardin, et celui-ci ne la reconnaît pas pour être la sienne. « Je ne la reconnais pas », dit-il. Jolly lui répond : « Nous l'avons trouvée dans le jardin, auprès du bonnet de votre femme. » et Gas demande où est sa femme. « Nous la cherchons. » lui répond-on.
A l'insu de Gas, le juge fait mander un puisatier. On lui amène le sieur Louis Pinson.

C'est donc Pinson, couvreur de Poitiers, qui est appelé pour descendre dans le puits. A 4 h moins le quart, un sergent de ville vient le chercher "au nom de la loi", pour extraire la femme Gas dans un puits. « Ça m'a-t-influencé ! s'exprime ce gaillard, c'est un joli réveil-matin qu'on me donne ». Arrivé près du puits, le procureur lui recommande une grande prudence. Il lui répond : « mes cordages à la main, je suis aussi sûr que vous sur le territoire ! »
L'eau au fond du puits est couleur du vin rouge. Pinson se saisit d'un morceau de jupe, tire, et voit apparaître des bottines, puis le corps de la femme. Il l'attrape par le corsage. Elle retombe sur lui, la bouche ouverte comme pour dire « A moi ! A mon secours ! » et le gaillard, surpris, laisse retomber le corps. Sautant dans l'eau, il se débarrasse du cordage puis entreprend d'attacher le femme. Mme Gas est alors extraite du puits. Cette opération a lieu sous les yeux de Babin, toujours sous bonne garde.
M. Gas expire sur le bras gauche de Lignette, l'agent de police qui connaît Babin. Comme il était son compatriote, Lignette lui a parlé en patois du pays pour lui demander le nom de son assassin. Au moment de mourir, Gas agrippe le cou de Lignette de ses deux mains est clame dans son dernier souffle : « C'est Babin qui m'a assassiné, il mérite la mort. » 

Gas présente des blessures faites par un instrument piquant et tranchant : cinq du côté droit et deux du côté gauche, au bas des reins et sous l’aisselle, ce qui à provoquer une grave hémorragie mortelle. Ces blessures mesurent 13 à 14 mm de largeur, sur environ 6 à 7 cm de profondeur, ce qui correspond tout à fait au poignard découvert sur les lieux du crime. L’os temporal gauche avait été brisé par une balle de pistolet, qui était restée aplatie dans la plaie.


Mme Gas, outre une blessure par balle au poignet, présente deux coups de poignard à droite, dont l’un a atteint le poumon. Ces blessures, en revanche, n’auraient pas occasionné la mort : elle a été jetée vivante dans le puits, et est morte asphyxiée.


Archives en ligne de la Vienne, Buxerolles, MD - 1863-1872, v.83/104  
Archives en ligne de la Vienne, Buxerolles, MD - 1863-1872, v.84/104 

La psychose

Les obsèques des époux Gas ont lieu le samedi suivant, en l'église Montierneuf, devant une assistance extrêmement abondante, comme si Poitiers, qui s'était réveillé le lendemain des crimes sous le coup d'une sorte de consternation, pleurait l'un de ses enfants

Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
22 août 1868
« Sous le coup de la plus vive émotion, écrit un journaliste, la rumeur publique a fait circuler diverses nouvelles d'accidents qui sont imaginaires, nous croyons utile de les démentir. Notre ville ordinairement si paisible est assez malheureusement frappée par deux crimes horribles pour que nous tenions à ne pas laisser charger encore la situation de nouveaux malheurs. » (Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, 21 août 1868)
Cette affaire prendra donc des proportions inouïes pour l'époque, tant à Poitiers qu'au niveau national. La France entière frissonne devant ces crimes odieux. Pour preuve, un article sur l'affaire paraît dans l'édition du 24 août 1868 du Petit Parisien, suivi quelques jours plus tard d'un annonce étrange qui témoigne l'hystérie que provoque Babin.


Le Petit Parisien, 4 septembre 1868
Difficile à retrouver (mais pas impossible avec la mise en ligne des Archives 75), j'ai identifié ce singulier personnage comme étant Denis Martial Babin. Lui et son épouse Justine Clarisse Regavel tiennent une boutique rue de Flandre (actuelle avenue de Flandre, dans le 19ème arrondissement de Paris). Décédé en 1881, Denis Martial Babin, né en 1817 à Poitiers, est le fils de Cybard Honoré Babin et de Marguerite Auché. Issu d'une famille de boulangers de père en fils (Babin et Marit) et d'un membre de la corporation des vinaigriers (Chartier) de Poitiers, il ne semble pas avoir de lien de parenté immédiate avec Jean-Joseph Babin.


Le procès du 26 et 27 février 1869

L'affaire Babin est appelée le 26 février 1869, vers six heures. Depuis le matin, dans la salle des Pas-Perdus et dans les alentours du Palais de Justice, une animation des plus grandes était observée.
Quelques heures plus tôt, le sieur Babin a quitté la prison au milieu d'une haie de curieux, qui se prolongeait jusqu'à la place Saint-Didier. Une clameur violente s'est levée lorsque l'accusé, menottes au poignet, est descendu de voiture devant le palais de Justice.
Après avoir fait vidé la salle d'audience de l'affaire précédente, le public vient s'installer dans l'enceinte qui leur est réservé. La barre n'est pas assez grande pour loger tous les robes qui assistent au débat. Bref, toutes les places occupées.
Après tirage au sort du jury, la Cour entre en séance et l'audience est reprise à 6 h 15. Me Duchastenier, premier avocat général, occupe le siège du ministère public, Me Ricard est à la barre. 

Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
27 février 1869
Après les questions d'usage du président, le greffier donne lecture de l'acte d'accusation. De nombreux témoins sont cités : les voisins, les policiers et les gendarmes qui ont participé à l'enquête, les connaissances de l'accusé.

Les témoins entendus dans l'affaire :
1-  Louis Robin, débitant et employé au chemin de fer, 45 ans.
2- Femme Robin, 35 ans, confirme le témoignage de son mari.
3- Auguste Bouet, 44 ans, demeurant à Poitiers, chez M. Robin.
4- Adrien Audouard, 28 ans, brossier, compagnon de chambre du précédent témoin.
5- Jean Puits, 71 ans, vigneron à Saint-Cyr. Oncle de Louis Robin et dormant chez celui-ci la nuit des crimes.
6- Jacques Deville, 23 ans, soldat au 9e dragons, à Poitiers. En permission chez un de ses parents, M. Limousin, il accourt sur les lieux du crime, après avoir entendu des cris chez Gas.
7- Hector Bonnin, 39 ans, cabaretier aux Deux-Amis, commune de Buxerolles.  Il est réveillé la nuit du crime par un grand bruit. On vient lui dire que les Gas sont assassinés. C'est lui qui se rend chez l'agent Tassin. C'est lui qui prévient que la maison de Babin présente trois entrées (et par conséquent trois sorties). C'est également à lui que l'on doit la connaissance de la maîtresse de Babin, qui habite près de Sainte-Radégonde. Avec deux gendarmes, il se rend chez les parents de cette dernière pour savoir où précisément cette-ci demeure. Mais les trois hommes ne sont pas arrivés à la moitié du chemin qu'ils voient descendre Babin escorté par les dragons et le commissaire central.
8- M. Streicher, commissaire central de police, à Poitiers.
9- Louis-Antoine Robart, brigadier de gendarmerie à Poitiers. C'est devant lui que le nommé Marchand, domestique de Babin, a reconnu la cravate comme appartenant à son maître.
10- Jean Frossange, brigadier de gendarmerie, 36 ans.
11- Jean-Frédéric Friestan, brigadier de gendarmerie, 36 ans. C'est lui qui est chargé de mettre les chaînes à Babin. L'accusé, voyant cela, se met à trembler et demande avec anxiété pourquoi l'arrête-t-on, si ce n'était pour l'affaire du Pont-Neuf ?
12- M. Ernest Moreau, médecin, 37 ans. Premier médecin sur le lieux des crime, c'est lui qui prodigue les premiers soins à Gas.
13- Samuel Chevergne, médecin à Poitiers. Il a réalisé l'autopsie, avec M. Moreau, des deux défunts. Il déclare que la femme Gas n'est pas morte sous les coups de pistolet ni de poignard, mais bien par noyade.
14- Dr Pingault, 65 ans, médecin à Poitiers. Il est commis pour visiter Babin dans la prison, le 20 août 1868. Il a trouvé le corps de l'accusé couvert d'égratignures, semblant faites par des coups d'ongle.
15- Séverin Bastide, 42 ans, employé au chemin de fer, beau-frère de la victime.
16- Pierre Tassin, 49 ans, agent de police à Poitiers. Il connaît Babin depuis 25 ans. Il le rencontre le soir du crime, et est également présent lors de l'arrestation de Babin.
17- Guillaumet, 35 ans, cuisinier à Poitiers. Il accompagne Babin une grande partie de la nuit, juste avant les crimes.
18- E. Cartillon, 23 ans, sabotier à Poitiers. En revenant du bureau de tabac de la mère Dinet, il rencontre et le voit Babin agiter les bras comme pour chasser son petit chien qui le suit.
19- Victor Lignette, 45 ans, agent de police à Poitiers.
20- Sylvain Dubreuil, 53 ans, débitant à Poitiers. C'est chez lui que viennent boire de la bière Guillaumet et Babin le soir du crime.
21- Pinson, 43 ans, couvreur. Il est appelé pour extraire la femme Gas du puits dans lequel elle vient d'être découverte. 
22-Ch. Sauvage fils, armurier à Poitiers, dépose sur l'achat du révolver.
23- M. Lesauvage père, 56 ans, armurier à Poitiers, chez qui Babin a acheté le revolver. M. Lesauvage a reconnu l'arme et l'inculpé parmi des détenus.
24- J. Aubertin, employé chez M. Parant, bazar des Augustins [1], témoigne de l'achat du poignard par l'homme qu'il reconnaît être Babin. Quelques jours après cet achat, ce même homme est venu lui demander un pistolet, mais le sieur Aubertin n'en avait pas.
25- Hippolyte Joly, 32 ans, cordonnier à Poitiers. Le 14 août, il a vu Babin marchander des couteaux au bazar des Augustins. « Reconnaissez-vous le fait ? », demande le président de l'audience à Babin, et celui-ci lui répond qu'il ne connaît pas le témoin. Joly rétorque : « Je connais Babin depuis 15 ans; je me suis trouvé à la même table que lui, je ne pouvais me tromper. »
26- Mlle Louise Parant, 17 ans, sans profession, à Poitiers. Elle dépose sur l'achat du poignard et indique que Babin portait une blouse blanche ou gris-clair.
27- Ch. Parant, 56 ans, tenant le bazar des Augustins, raconte la vente du pistolet. Il connaît Babin pour lui avoir prêté 30 francs l'année d'auparavant.
28- M. Mérieux, 36 ans, armurier à Poitiers, témoigne de la vente du pistolet à deux coups et des munitions.
29- Marchand, 19 ans, domestique de Babin. Il reconnaît la cravate trouvée sur les lieux du crime comme étant celle de son maître. Il ajoute qu'il n'a pas entendu Babin rentrer la nuit du crime.
30- un témoin anonyme dépose qu'il a vu la fameuse cravate au cou de Babin.
31- Jacques Debiais, 55 ans, jardinier, a vu un matin le sieur Babin sonner chez Gas vers 5 h du matin. Un mois auparavant, Gas lui avait dit qu'il possédait la somme de 5000 francs pour acheter du vin.
32- Jules Dubois, 42 ans, cordonnier à Poitiers, a vu Babin le soir du crime qui prenant le chemin des Dunes.
33- Clémentine Mandain, femme Guyonnet, 21 ans, à Poitiers. Babin est resté chez elle le 18 août, toute la journée. Il paraissait triste, disant que c'était la grossesse de sa fille qui le rendait ainsi. La femme Babin, qui connaissait cette relation, disait : « Puisqu'il faut une maîtresse à mon mari, j'aime mieux que se soit celle-ci qu'une autre).
34- Olivier Boucault, huissier à Poitiers, dépose au sujet d'une somme d'impayés de 700 francs. Plusieurs poursuites étaient dirigées contre Babin, et celui-ci payait fort difficilement depuis 2 ans.
35- M. Méniel, marchand de blé à Poitiers, a aceté pour 305 francs de blé à Babin.
36- Ernest Frémy, ébéniste à Poitiers, raconte qu'il a été trompé par Babin sur un achat.
37- Jean Cartier, 49 ans, marbrier à Poitiers.
38- Louis Lovet, 40 ans, commissaire de police à Poitiers, raconte qu'il y a 7 à 8 ans, Babin aurait frappé Joubert-Marcireau avec une barre de fer.
39- Collemeau, commissaire de police du canton nord à Poitiers. Rapporte les faits du témoin suivant.
40- Philomène Moreau, 21 ans, journalière à Poitiers, a vu un homme monter le faubourg de la Cueille la nuit du crime, vers minuit. Elle a reconnu le sieur Babin.
41- Louis Caillault, 57 ans, propriétaire à la Cueille.
42- Sourd comme un pot, Joubert-Marcireau a été agressé par Babin le 1er juillet 1860. Babin nie en bloc.
43- Anne Marcireau, femme du précédent.
44- Louis Coirault cultivateur, a été au secours de Joubert-Marcireau lors de son agression.
45- Pierre Garnier, gardien chef à la prison de Poitiers, 55 ans. Celui-ci donne un témoignage troublant : le 18 septembre 1868, un jeune homme prévenu de vagabondage est libéré de prison. On le fouille à sa sortie et dans sa casquette on trouve une lettre sans adresse et cacheté, signée A. Babin. On y lit qu'il fallait séduire des témoins avec de l'argent et de porter la réponse chez l'aumônier de la prison.


Le Journal de la Vienne, 1er mars 1869
L'interrogatoire de l'accusé est intense et toutes les accusations portées contre lui sont niées. Les témoignages ne sont-ils pas concordants ? N'a-t-il pas acheté, le 12 août chez le sieur Mérieux, un pistolet à 2 coups ? « Vous avez demandé 2 pistolets à 1 coup. Pourquoi faire ? », demande le président de la séance. « Par pure fantaisie », lui répond Babin. Un poignard au bazar des Augustins le 17 août ? Puis le 19 août n'a-t-il pas acheté un pistolet ? Le marchand Parant lui a présenté un petit de 13 sous, il en a souri et a demandé un pistolet "véritable", qui lui a coûté 3 francs 50. Ce même jour, il achetait un revolver chez M. Lesauvage. Le revolver avait une gâchette rouillée. L'armurier a enlevé une partie de la rouille avec du papier de verre et a détruit en même temps le poli de l'acier. L'arme est donc parfaitement identifiable.
Babin s'exclame que ce n'est pas lui qui a acheté toutes ces armes. « Il s'est trompé ; les apparences l'ont trompé. »
Le président indique cependant que M. Lesauvage l'a reconnu parmi douze détenus.
Pourquoi Gas l'aurait-il accusé, alors que le pauvre homme était mourant ? Babin hausse les épaules. On lui reproché, peut-être, d'avoir de quelconques relations avec la femme Gas. « Jamais ! », aurait dit le cabaretier mourant lorsque ce fait fut évoqué par le juge d'instruction, en présence de Babin. Protestant contre l'infamie du meurtrier, qui, après avoir assassiné sa femme, voulait encore la déshonorer.

A la fin d'un formidable réquisitoire de Duchastenier, la peine de mort est requise, sans circonstances atténuantes. Me Ricard, avocat de la défense, cherche à réfuter toutes les preuves, tous les témoignages qui accusent son client. Il rappelle qu'on discute en ce moment même de la peine de mort en France, Napoléon III s'est exprimé contre dans la Vie de César. En frappant Babin, c'est la famille qui sera la première victime : ses soeurs et leurs enfants, dont le père est déjà enfermé dans un cabanon d'aliénés, sa fille enceinte et sa mère morte trois semaines avant le procès, de chagrin sans doute.

La maîtresse de Babin, Clémentine Mandain, assise sur le banc des témoins, s'affaisse et s'évanouit au moment où le jury se retire pour la délibération. On la transporte dans une pièce dépendante de l'appartement du concierge, où le docteur Moreau l'ausculte, puis elle est ramené chez elle.

La délibération du jury dure une heure environ. Sur la question du vol, le jury prononce un verdict négatif. Mais sur la question de la tentative de vol, le jury se prononce affirmatif, ainsi que ces chefs d'accusation suivants : crime d'assassinat avec préméditation, guet-apens, la nuit, dans une maison habitée, sur les personnes de Jean Gas et de Marie Laverret, son épouse. Le verdict est muet sur les circonstances atténuantes.
A ce moment-là, Me Ricard se lève et demande à ce que soit signifié qu'au commencement des débats, M. le président de la Cour d'Assise a donné lectures, sur des notes écrites par lui, de certains passages des dépositions faites par différents témoins devant le juge d'instruction. Ces conclusions sont appuyées par le défenseur et combattues par le premier avocat général. 
La Cour se retire alors pour délibérer et c'est 20 minutes plus tard, après être rentrée en séance, qu'elle déclare non fondées les demandes de Me Ricard. Elle prononce la peine de mort et ordonne que l'exécution est lieu sur la place publique de Poitiers.


Le Journal de la Vienne,
1er mars 1869
Babin, rentré dans la chambre où on lui met les menottes, dit aux gendarmes : « Suis-je condamné ? » Les gendarmes répondent : « Vous êtes condamné à la peine de mort et vous avez trois jours pour former pourvoi. » Babin a repris alors : « Je ne l'ai pas entendu ! »

Un dénouement inattendu et le second procès du 8 et 9 juin


Babin, enfermé dans sa cellule, est vêtu d'une camisole de force. Il n'est ni triste, ni abattu, comme la rumeur le laisse entendre. Ayant repris ses esprits, il se pourvoit en cassation.
Sa femme vient le visiter et Babin tombe en larmes. Il la prie de lui amener ses enfants la prochaine fois. En sortant de la prison, la femme Babin murmure : « Mon pauvre Auguste, lui qui était si bon pour moi ! »


Le temps passe si vite en prison...

Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres,
27 mars 1869
Et... stupeur, la cour de cassation (chambre criminelle) a renvoyé l'affaire Babin devant la Cour d'Assise de la Charente-Inférieure, à cause d'un vice de procédure. C'est donc à Saintes qu'un second procès s'ouvrira, sous la présidence du sieur conseiller Sousselier. Babin ignore la nouvelle, en ce 27 mars.



Cependant, contrairement au attente du sieur Babin, ce n'est pas un nouveau procès qu'on lui fait, mais un mauvais remake du premier. Moins pénible, certes, car le temps a passé, les mémoires se délitent, mais c'est le procès de la dernière chance. Sans surprise,  Babin est de nouveau condamné à mort, sans circonstances atténuantes. L'exécution aura lieu à Poitiers. Nous sommes le 10 juin 1869, il est six heures du soir.

L'exécution

Depuis quelques temps, on s'inquiète fort de la santé du sieur Babin, que l'on pense si faible, si chancelant, si seul dans sa cellule à Saintes. Mais non, il est animé par une forte espérance. Il est dans l'attente de la décision de la Cour quant à son pourvoi en cassation, le deuxième.
On lui a donné pour compagnon de captivité un autre condamné, convaincu de rebellion envers la gendarmerie. Cet homme de force herculéenne brise avec une facilité déconcertante les menottes de la gendarmerie. Avec lui, Babin est bien gardé.
Babin est ramené discrètement à Poitiers le samedi 3 juillet. La rumeur de sa prochaine exécution se répand bientôt et une foule considérable se porte vers les abords habituels des exécutions, l'esplanade du Pont Guillon [2], tout près de la maison des époux Gas. Ce bruit est cependant erroné : la cour de cassation ne s'est pas encore prononcé sur le pourvoi du sieur Babin.

Puis la nouvelle tombe le 10 juillet 1869 : la Cour a rejeté le pourvoi. Il reste une dernière chance, le recours en grâce. Celui-ci est rejeté le 17 juillet.

Nous sommes le 18 juillet 1869. Depuis une huitaine de jours, des bandes campent, rient, chantent, boivent et dorment sur les boulevards, et les rues adjacentes, et sur les deux rives du Clain qui bordent l'esplanade. A 10 h du soir, déjà, dix mille personnes encombrent les abords de l'esplanade. Une demie heure après, les bourreaux de Poitiers et de Limoges, avec leurs aides, viennent dresser la guillotine. A une heure et demie du matin, tous les préparatifs sont terminés, et à deux heures, un escadron de dragons arrive et se range en bataille devant l'échafaud.

A trois heures et demie, le condamné, plutôt calme bien que pâle, homme dans la fleur de l'âge, élancé et vigoureux, sort à pied de la prison. A ses côté, un aumônier récite les prières des trépassés. Derrière lui, s'avancent les deux bourreaux et leurs aides. Une escouade de fantassins et d'agents de police précède le cortège. 15 gendarmes à cheval, le sabre au poing, forment la haie. Une seconde escouade de soldats ferme la marche. Le trajet dure 1 km.
A la vue de l'échafaud, Babin s'agite. Il jette des yeux hagards autour de lui : à sa gauche, dans le lointain, la maison de ses victimes, à sa droite, sur les hauteurs, sa propre maison. Babin arrive près de l'échafaud, s'y installe de lui même. Le couperet glisse. Quatre heures et moins le quart, sonnent les cloches des églises de la ville.

Babin, deux fois condamné à la peine capitale, est mort.


Archives en ligne de la Vienne,
Poitiers, D - 1869, v.91/187
Archives en ligne de la Vienne,
Poitiers, D - 1869, v.91/187
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[1] Le bazar des Augustins, à côté du premier théâtre de Poitiers, avait été construit en style art nouveau à la fin du 19e siècle, à l'emplacement de l'ancien couvent des Augustins, vendu comme Bien national à la Révolution. Incendié en 1961, on y construit un grand bâtiment de galeries (qui gâche un peu le centre-ville maintenant que les rues ont été aménagées) : le Printemps. Photographies de l'ancien bazar ici et ici (merci à ces sources).

[2] A lire le chapitre consacré à la peine de mort dans le très bon livre Les bagnards de la Vienne, de Michèle Laurent. L'auteur consacre également un cour paragraphe sur Babin, mais n'évoque que le premier procès à Poitiers.

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Sources & illustrations :
  • Archives en ligne de la Vienne, Le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, 20, 21 et 22 août 1868, 25, 26, 27 et 28 février 1869, 9, 10 et 11 juin 1869, Le Journal de la Vienne, 1er, 2, 27 et 31 mars 1869,
  • Archives en ligne de la Vienne pour les actes de l'état civil,
  • Geoportail,
  • Gallica, Le Petit Parisien, 24 août 1868, 4 septembre 1868, 2, 6, 16 et 27 mars 1869, 6 avril 1869, 14, 15, 17, 24 juin 1869, 8, 10, 15, 17, 20 et 21 juillet 1869.