jeudi 21 avril 2016

Pressac et la particule nobiliaire

Parti, au premier, d'argent,
au Lion de gueules.
Au second, d'azur,

à trois fasces d'argent.
Sommé d'un casque d'argent,

de front, ouvert, orné de ses
lambrequins, des Émaux de l'Écu.

Une Couronne Ducale pour cimier.
Supports, deux Lions d'or,

les tête contournées.
La particule nobiliaire, contrairement à ce que de nombre d'entre nous pensons, n'est pas une marque de noblesse. Cette particule n'était mise en avant des patronymes que lorsque ceux-ci désignaient une origine géographique. Beaucoup de familles, propriétaires et roturiers, portaient cette particule, sans pour autant être nobles.
Au contraire, de nombreuses familles nobles ne portèrent pas de particule. Si certaines en avaient, la plupart l'ont discrètement soustraite au moment de la révolution. Rares sont celles qui en rétablissent la forme initiale.
Lorsque son patronyme est tiré d'un lieu, ou l'inverse, lorsque qu'un lieu est tiré de notre patronyme, des règles de loi peuvent s'appliquer curieusement.

Prenons la famille DE PRESSAC, dont l'origine serait à rechercher parmi les ducs d'Aquitaine. Ceux-ci portaient les mêmes armes que les comtes de Fezensac, et les Comtes d'Armagnac, sortis de cette dernière famille.
D'après la nécrologie du comte Gabriel de Pressac de Lioncel (publiée dans La nouvelle revue héraldique, 1931, p. 109), cette famille appartenait à une chevaleresque maison du Limousin, dont le lointain ancêtre avait été fait comte d'Auvergne par Charlemagne après la conquête du Bordelais.
Garcia II Sanche, comte de Gascogne, dit également Garsie-Sanche le Tors ou le Courbé, dont l'origine est trouble (princes de Navarre, comtes gascons, etc.), pourrait être le fils de Sanche II Sanche, duc de Vasconie (836-852). Il fut comte de Gascogne de 886 (ou 887) à sa mort après 920, succédant à Arnaud (duc de Vasconie  en 864), neveu de Sanche II Sanche. D'après Wikipedia, en 867, il apparut dans une charte publiée par les grands d’Aquitaine assemblés à Bourges pour décider d’une action lors du crépuscule du règne de Charles le Gros. En 904, il utilisa le titre de comes et marchio in limitibus oceani (« comte et margrave jusqu’aux limites de l’océan »). Garcia fut le premier d’une lignée de comtes puis ducs qui gouverna la Gascogne jusqu’en 1032 et incorpora le comté de Bordeaux dans son domaine. Ses trois fils (Sanche, Guillaume et Arnaud) se divisèrent son domaine.
Époux d'Amuna, il fut le père de : a) Sanche III Garcia, qui hérita du comté de Gascogne. b) Guillaume Garcia, qui hérita du comté de Ferenzac (comprenant l'Armagnac). c) Arnaud d'Astarac, hérita du comté dudit nom. d) Garsinda, épouse de Raymond III de Pons, comte de Toulouse. e) Arcibella, épouse de Galindo II Aznarez, comte d'Aragon.
Descendant de Guillaume Garcès de Ferenzac, Guillaume-Astanove, comte de Fezensac, épousa, vers 1030, Bénédicte Gallin, qui lui apporta la terre de Preissac, et dont la descendance prit le nom (souvent déformé en Prexac, Preyssac, Pressac, Prechac, Préchat ou Pressag). Il fut comte de Fezensac de 1032 jusqu'à sa mort, en 1064. Il est particulièrement connu pour être l'un des fondateurs du monastère de Saint-Pé-de-Bigorre. Son aîné, Aymeric, surnommé Forto, poursuit la lignée des Ferenzac, et son cadet, Bernard, dit Contrario, créa la branche de Preissac.
Cette puissante famille s'est répandue dans le sud-ouest de la France et a probablement donné son nom à plusieurs villages et hameaux (voire même la ville de Preissac, au Québec), et, a priori, Pressac, dans la Vienne.


Pour en savoir plus, je vous renvoie à la Généalogie de la maison de Preissac, de Gastellier de la Tour, publiée en 1770. L'abbé Joseph Nadaud, dans son Nobiliaire du diocèse et de la généralité de Limoges (tome 3, pages 386 et suivantes), en précise les descendants.


Le 16 décembre 1965, devant messieurs les président et juges composant le tribunal de grande instance d'Angoulême, Anselme Alfred Pressac, directeur des relations publiques "Province Informations", demeurant à Royan, 5, avenue Clémence-Isaure (ayant maître Jacques Raoux pour avoué), expose qu'il présente une requête en vue d'obtenir la rectification de son acte de naissance et celui de ses auteurs.
Par jugement du 28 mai 1965, ce tribunal avait désigné comme expert Pierre Chiappini, professeur de langues, diplômé en droit comparé, traducteur agréé près les tribunaux, généalogistes, avec pour mission :

  • rechercher si l'un des ancêtres en ligne directe du père du demandeur a régulièrement possédé le nom de "de Pressac de la Chèze",
  • rechercher si le demandeur peut être considéré comme le représentant ou l'un des représentants actuels de la famille "de Pressac de la Chèze", ou de toute autre branche de la famille de Pressac.Bien sûr, après avoir compulsé tous documents utiles, s'être entouré de tous renseignements à charge par lui d'indiquer les sources.
Les "de Pressac de la Chèze" (Barbezieux, en Charente) sont issus d'Aymard de Pressac, fils d'Aymeric, chevalier, seigneur d'Esclignac, et autres lieux, et d'Hunode de Poy, à la fin du XIVe siècle, ce dernier étant un petit-fils de Vital de Preissac, seigneur de Gavarret, etc., lui-même arrière-arrière-petit-fils de Contrario, que je cite plus haut. Cette famille de la Chèze finit en quenouille ; c'est l'un des cadets, formant la branche des "Lioncel", qui poursuit la lignée jusqu'au XXe siècle.

La requête se poursuit ainsi :
Attendu que les travaux de l'expert Chiappini ont établi la filiation de l'exposant sans aucune contestation possible, jusqu'à un certain Joseph Pressac, né vers 1621,
Qu'il fait remarquer que le nom "Pressac" ne pouvant être qu'un nom de lieu (d'ailleurs encore existant), ce nom d'origine est logiquement précédé de la particule DE,
Attendu que si, depuis le XVIe siècle, cette particule a disparu, l'expert a cependant relevé deux graphies du nom : "de Pressac" et "Pressac",
Attendu qu'en 1931, M. Pierre Pressac, cousin de l'exposant, a été autorisé à reprendre la particule,
Attendu, en effet, il ne saurait faire de doute, aux yeux de l'expert, que les "Pressac" et "de Pressac" ne forment qu'une seule et même famille,
Qu'il en précise notamment la preuve dans le fait que la généalogie par lui reconstituée laisse apparaître que si les "de Pressac" cessent de se manifester vers 1666, dans les actes et les registres examinés, par contre, et avec une coïncidence étonnante, les "Pressac" se révèlent à la même époque,
Attendu qu'il est donc certain que la particule a cessé, à un moment, d'être mentionné sur les actes sans doute par erreur d'un scribe de l'époque, et que cette seconde graphie erronée s'est perpétuée jusqu'à nos jours,
Attendu qu'enfin l'expert, pour plus de certitude, n'a pas manqué de contrôler l'attachement des "Pressac" à la noblesse, que les archives par lui dépouillées, et qu'il cite dans son travail, l'on conduit à affirmer que Joseph Pressac, ci-dessus nommé, n'est autre que le 5e enfant d'Henri de Pressac du Repaire et de Catherine Barbarin,
Voir à ce titre mon article sur les de Pressac du Repaire, tiré du nobiliaire de Nadaud.
Attendu que M. Chiappini écrit alors : "il ne fait aucun doute que la famille du requérant est authentiquement noble et se rattache à la branche "de Pressac du Repaire" qui eut les seigneuries suivantes, en toute propriété : du Repaire, des Moulins Pauthe, de la Motte Macquart, de Mazières, de la Chèze, de Montrigaud, de la Saludie, des Morties, de Puyrigaud, de Lubignac, de la Touderie et de Puy d'Availles,
Attendu qu'une adjonction, antérieurement à 1789, d'un nom de terre à un nom patronymique, confère aux descendants du propriétaire de cette terre le droit d'ajouter ce surnom à leur nom,
Attendu que les recherches de l'expert l'ont conduit à dire que le nom de seigneurie la plus ancienne pour la branche fixée en Charente, est le nom de la Seigneurie de la Chèze, et que cela est effectivement corroboré par la généalogie de l'Hozier versée au dossier,
Que l'examen des travaux de l'expert, concernant la branche de la famille "de Pressac du Repaire" permet de constater cette branche, des alliances nobles, et de relever des distinctions rares,
Qu'un nom de famille peut être repris par le représentant de cette famille, de quelques longueurs qu'ai été l'interruption dans l'usage du nom (Req. 14.14.1934 O.H. 1934-265).
En raison de ces éléments, et dans les limites de la compétence du tribunal, le procureur de la république requiert :
  • que l'acte de naissance du père de l'exposant sera rectifié en ce sens qu'au lieu d'Anselme Pressac, il sera qualifié d'Anselme de Pressac,
  • que par voie de conséquence, son acte de naissance personnel sera rectifié en ce sens qu'au lieu d'Anselme Alfred Pressac, il sera lui-même qualifié "Anselme Alfred de Pressac de la Chèze",
  • que les actes de naissance de ses aïeuls seront rectifiés en ce sens qu'ils seront orthographiés "de Pressac".
Ainsi, toute la lignée paternelle du demandeur est changée sur les registres, tel qu'il suit :

Anselme Alfred, né le 18 mars 1911 à Sari-d'Orcino (Corse), fils d'Anselme et de Catherine Poirier, mariés le 28 octobre 1907 à la Couronne (Charente)
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Anselme Pressac, né le 28 mai 1881 à Ruffec (Charente), fils d'Anselme et de Françoise Juttard, mariés le 31 mai 1880 à Ruffec
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Anselme Pressac, né le 25 mars 1857 à Ruffec, fils de François et de Marceline Moucherat, mariés le 18 janvier 1847 à Ruffec
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François Pressac, né le 5 avril 1826 à Ruffec, fils de Jean Pressac et de Marie Ducerisier, mariés le 30 décembre 1816 à Ruffec
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Jean Pressac, né le 30 frimaire de l'an VI (1797) à Ruffec, fils de Simon Pressac et de Marie Massacré, mariés le 6 vendémiaire de l'an III à Ruffec
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Simon Pressac, baptisé le 14 mars 1725 à Pleuville (Charente), fils de François et de Renée Audouin
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François Pressac, baptisé le 19 octobre 1692 à Availles-Limouzine (Vienne), fils de Jean et de Marie Chauveau
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Jean Pressac, baptisé le 10 juillet 1656 à Availles-Limouzine, fils de Joseph et de dame Ticquais

Le jugement est prononcé en l'audience du 7 janvier 1966 par messieurs Rouillé, chevalier de la Légion d'Honneur, président et par Chemin & Mongibeaux, juges, en présence de messieurs Deste, substitut du procureur de la république, et Charbonnier, greffier.

Le rendu de ce jugement est particulièrement visible dans les archives numérisées de la Vienne, en ce qui concernent les deux premières générations :

AD86, Availles-Limouzine, B - 1647-1656, v. 121/121

AD86, Availles-Limouzine, BMS - 1690-1696, v. 27/57

L'acte de naissance du demandeur lui-même est ainsi rectifié :

AD2A, Sari-d'Orcino, NMD - 1908-1912, v. 71/117
Bon, j'en viens au fait, car je ne suis pas tombé sur ce jugement par hasard (et je remercie celui qui m'a bien aidé sur Angoulême). L'un de mes ancêtres, Jean Pressac, né vers 1680, huissier royal à Availles-Limouzine, y épousa, le 19 février 1703, Marie Gaultier. Le mariage, non filiatif, ne me donnait que le nom du père de l'époux : Jean Pressac, ainsi que le nom d'un de ses oncles : Jean Pressac.

AD86, Availles-Limouzine, BMS - 1701-1710, v. 28/123

Autant dire, c'était pas gagné !

L'an dernier, je me suis penché sur les minutes notariales d'Availles-Limouzine, me permettant d'ajouter quelques branches à mon arbre, bloqué depuis bien longtemps.
Ces archives me permirent de donner une identité aux deux Jean Pressac, deux frères au même prénom qui étaient donc le père et l'oncle de mon aïeul. L'un et l'autre étaient les enfants de Joseph Pressac, sergent royal, et d'Anne Ticquais, ce couple évoqué par la requête présentée au TGI d'Angoulême.

L'aîné, baptisé le 6 octobre 1647 à Availles-Limouzine, fut marié, le 27 novembre 1679, à Antoinette de la Chastre. Il s'agit de mon ancêtre.
Le plus jeune, baptisé le 10 juillet 1656, comme précisé au TGI, fut l'époux de Marie Chauveau. Bientôt, le doute s'installe. D'une part, je n'ai pas retrouvé, dans mes recherches, de descendants ayant postérité : s'ils ont bien eu un fils, François, baptisé en 1692 (leur seul enfant), et bien que Jean Pressac, veuf, se remarie en 1715 à Marguerite Chesne, il n'eut que deux autres filles : Marguerite, en 1716, et Catherine, en 1718.
L'expert fait marier François Pressac à Renée Audouin, sans préciser la date et le lieu. Ce mariage a lieu, c'est certain, le 29 janvier 1704, et — attention — à Pressac, précisément. Du reste, je suis d'accord avec la suite de l'expertise de Chiappini, la famille Pressac quitte la région d'Availles pour Pressac et Pleuville, puis pour Ruffec.

Il reste tout de même un doute, puisque la filiation entre François Pressac (époux Audouin) et Jean Pressac (époux Chauveau) ne me paraît pas évidente, d'autant que le curé de Pressac s'amuse à orthographier le nom du marié comme suit : François de Pressac !

AD86, Pressac, BMS - 1694-1717, v. 60/120

Pensez-vous qu'un tribunal peut rendre un jugement sur un détail erroné, alors que sa parole fait loi ?

De toute évidence, selon moi, une erreur a été commise, en 1966. Je ne suis pas d'accord avec la filiation donnée à cette époque par l'expert, à mon ancêtre Joseph Pressac, époux d'Anne Ticquais. En effet, et Chiappini n'en avait sans doute pas eu connaissance, le contrat de mariage de ce couple existe, et existe même très bien, passé devant Chauveau à Availles, le 24 janvier 1647. Il indique que Joseph Pressac est le fils de Jean et d'Anne Mosnier, couple ayant vécu à Saint-Germain-de-Confolens, dont l'appartenance à la noblesse fait gravement défaut. D'ailleurs, Joseph Pressac est maître cordonnier (à son mariage, il sera par la suite sergent royal), son père sergent royal, ce qui les place parmi les roturiers (aisés, sans doute, mais non nobles).


AD86, minutes Chauveau, 4 E 17/4

Du coup, la découverte de ce contrat met à mal le jugement passé il y a 50 ans. Je me rends compte du travail d'un généalogiste qui, quel qu’il soit, est tributaire de la validité de ses recherches et de ses suggestions, mais également de ses erreurs.

Les lieux cités ci-dessus :


1 commentaire:

  1. Voilà une particule qui amène des rebondissements dans cette enquête généalogique bien menée. Le sujet est intéressant, il y a beaucoup d'affect et d'ego dans l'usage des noms à particule et la généalogie nous donne l'occasion d'en retracer la chronologie.

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