dimanche 27 mai 2012

Un jour dans la vie de Savigné (1745)

oici la transcription d'un acte notarié qui sort des circuits classiques de la simple recherche généalogie. Cet acte met en avant la paroisse de Savigné, et nous donne une tranche de vie de la communauté durant l'ancien régime.


En vous souhaitant bonne lecture, à bientôt, Sébastien


Actes des baux des biens vacants de la paroisse de Savigné en Civray de 1745

Aujourd’hui dernier jour de février mil sept cent quarante cinq, jour de dimanche, sur les dix heures du matin, au devant de la porte et principale entrée de l’église paroissiale de Savigné en Civray, à l’issue de la messe paroissiale d’icelle, célébrée par messire Pierre Borde, archiprêtre de Gençay et curé de la dite paroisse, moi, Adrien Buchey, notaire royal en la sénéchaussée et siège royal de Civray, demeurant au village du Chaffaud, susdite paroisse, à la requête de Pierre Moreau et consorts, collecteurs des tailles et autres impositions de la dite paroisse de Savigné, de la présente année mil sept cent quarante cinq, en vertu d’ordonnance sur requête de mon seigneur l’intendant de la généralité de Poitiers en date du vingt six janvier dernier, signé Berrier, portant ma commission et des assignations données en conséquence par Portejoie, sergent, aux propriétaires ci-après nommés, en date du vingt-quatrième jour du présent mois audit an, dûment contrôlé à Charroux le vingt six dudit mois par Perot, et du rapport de publication faite trois jours de dimanche consécutifs à la porte de l’église dudit Savigné par ledit Portejoie, sergent, en date du vingt et un du présent mois, dûment contrôlé audit Charroux le vingt trois dudit mois par Perot, par lequel il appert qu’il a été publié à haute et intelligible voix que les frais, profits, revenus et émoluments pendant tant par branches que par racines et autrement sans réserve des biens, savoir, François Moreau, laboureur à bras, tant pour l’exploit de Jean Bonnet que pour celui de Louis Daranlot au lieu de Champagné-Lureau, y demeurant susdite paroisse, de Jacques Mergault, journalier héritier de Jacques Bouyer pour son domaine dudit lieu de Champagné, de Vincent Provost, laboureur, demeurant au village de chez Dubois, paroisse de Saint-Clémentin, pour son domaine dudit Champagné-Lureau, susdite paroisse de Savigné, de Jean Vriet à cause de sa femme héritière de feu Pierre Thabault, pour leurs domaines abandonnés au village de Montazais, et ledit Vriet demeurant au village de la Martinière, le tout susdite paroisse de Savigné, de Jean Bert, meunier, demeurant au Moulin Minot, paroisse de Saint-Pierre-d’Exideuil, pour son bien vaquant de Montazais, l’héritier de feu François Moreau dit Montagnon, demeurant en qualité de domestique dans la maison du sieur Dupont, du bourg de Genouillé, fils mineur en très bas âge, pour son domaine du village de Villeneuve, d’Antoinette Thabault, demeurant à Malemort, paroisse dudit Savigné, pour son domaine de Montazais, plus le dit Jacques Mergault, héritier de feu Jacques Delafons, demeurant au lieu de la Seppe, où est situé le dit domaine abandonné, de Louis Denibault, charpentier, curateur au fils mineur de feu François Moreau, pour son domaine abandonné de la Groie, susdite paroisse, demeurant au village de Commenjard, paroisse de Romagne, de Marie Pautrot, veuve de feu Pierre Condacq, demeurant au bourg et paroisse de Saint-Romain, pour son domaine abandonné au village de Vergné, susdite paroisse, de Michel Bertrand, charpentier, demeurant au village de Valemfray, paroisse de Sommières, pour son domaine de la Chauffière, du sieur Jacques Imbert, sieur de la Touche, demeurant au bourg dudit Savigné, pour une borderie vaquante au village d’Épinoux, où demeuroit autrefois Goursaud, tous les domaines située en ladite paroisse, qui sont à bailler et livrer au bail au plus offrant et dernier enchérisseur, lesquels requête et ordonnance, rapport d’assignations, et proclamations, monts et demeures, en mains, pour y avoir recours en cas de besoin et enregistrant les dites proclamations, j’ai déclaré à tous en général des habitants, sortant de ladite messe paroissiale que les fruits, profits, revenus et émoluments pendant par branche que par racine, sans réserve des dits lieux sus-dénommés, ci-dessus de ladite paroisse de Savigné, sont à bailler et livrés au bail au plus offrant et dernier enchérisseur, pour l’année mil sept cent quarante cinq, à la charge d’en payer le prix dans les termes dûs à monsieur le receveur des tailles et en des dits collecteurs qui retiendront le montant des impositions des dits domaines la présente année et les frais et le sur-plus ci aucun est, remis aux propriétaires qui sont ci-dessus et des autres parts dénommés, et encore à la charge de jouir des dits domaines en bon père de familles avec déclaration que la dite adjudication s’en fera ce jourd’hui aux charges et conditions susdites.
Et ont les frais de François Moreau, laboureur à bras pour l’exploit qu’il fait du bien de Jean Bonnet, mis à prix par Antoine Rogeon, à la somme de trente livres, et par Jean Tralleboux, à la somme de trente livres quinze sols, et par Pierre Dejeanbouyer, à la somme de trente-et- une livres dix-neuf sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 31 # 19 s
Plus le dit François Moreau pour l’exploit de Louis Daranlot, mis à prix Jean Bouyer à vingt livres, par Jacques Lucqueau à vingt livres quinze sols, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à vingt-et-une livres dix sols, à lui adjugé. Ci : 21 # 10 s
Jacques Mergault, journalier, héritier de Jacques Bouyer, les fruits mis à prix par Antoine Boutin à la somme de dix livres dix-neuf sols, par Pierre Voutin à douze livres, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à douze livres onze sols, à lui adjugé, comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 12 # 11 s
Les fruits de Vincent Provost mis à prix par François Tralleboux à treize livres douze sols, par Jean Rogeon dit Grelaux, à quatorze livres sept sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à quinze livres deux sols, à lui adjugé, comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 13 # 2 s
Les fruits de Jean Vriet mis à prix par Jean Degout, journalier, à la somme de quinze livres, par Philippe Daranlot à la somme de quinze livres quinze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de seize livres dix sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 16 # 10 s
Les fruits de Jean Bert, mis à prix par Jean Boireau, tailleur d’habits, à la somme de vingt-six livres douze sols, par Charles Rouché à la somme de vingt-sept livres, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de vingt-huit livres sept sols. Ci 28 # 7 s
Les fruits de l’héritier de Jean Moreau dit Montagnon, mis à prix par Louis Rouché à la somme de neuf livres quinze sols, par René Imbert à la somme de dix livres dix sols, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de onze livres cinq sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 11 # 5 s
Les fruits d’Antoine Tabault, mis à prix par Jean Lejeune, maçon, à la somme de cinq livres dix sols, par Philippe Trichard à la somme de six livres cinq sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de sept livres, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci 7 #
Les fruits de Jacques Lafons de la Seppe, mis à prix par Pierre Courtois à la somme de dix-huit livres, par Antoine Baliot à la somme de dix-huit livres quinze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de dix-neuf livres dix sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 19 # 10 s
Les fruits du fils mineur de feu François Moreau de la Groie, mis à prix par Jean Orlut à la somme de douze livres dix-neuf sols, par Jean Tribot à la somme de treize livres quatorze sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de quatorze livres neuf sols, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci 14 # 9 s
Les fruits de Pierre Condac de Vergné mis à prix par Jean Lucqueau à la somme de cinq livres dix-huit sols, par Jean Moreau à la somme de six livres treize sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de sept livres huit sols, à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 7 # 8 s
Les fruits de Michel Bertrand à la Chauffière mis à prix par Antoine Bordier, tisserand, à la somme de quatorze livres dix sols six deniers, par Louis Peaux, laboureur à bras, à la somme de quinze livres cinq sols six deniers, et par le dit Pierre Dejeanbouyer à la somme de seize livres six deniers, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 16 # 0 s 6 d
Les fruits de Jacques Imbert, sieur de la Touche, à Épinoux, mis à prix par Jean Pautrot à cinq livres neuf sols, par Pierre Moreau à la somme de six livres quatre sols, et par ledit Pierre Dejeanbouyer à la somme de six livres dix-neuf sols, et à lui adjugé comme plus offrant et dernier enchérisseur. Ci : 6 # 19 s
Lequel dit Pierre Dejeanbouyer fait élection de domicile au village de Lizac, susdite paroisse de Savigné, et attendu qu’il ne s’est trouvé plus haut enchérisseur, nous, notaire et commissaire susdit et soussigné, lui avons adjugé aux charges et conditions sudites et a, le dit Pierre Dejeanbouyer, signé ainsi : signé Pierre de Jean Bouyer
Les baux desquels fruits j’ai adjugé au susnommé aux charges susdites pour la présente année seulement, et le dit Dejeanbouyer adjudicataire au paiement du prix desdites adjudications ci-dessus, sous l’obligation et hypothèque de tous et chacun des biens, meubles et immeubles, présents et futurs quelconques dont de son bon gré, consentement, volonté et requête ; il a été jugé et condamné par nous, dit notaire et commissaire susdit et soussigné, à sa personne à tenir prison, clause comme pour deniers royaux ; fait et passé au devant de la grande porte et principale entrée de l’église dudit Savigné, les jour mois et an susdit, et ont les dits Moreau et Pierre Dejeanbouyer, collecteur et adjudicataire signé, et les autres collecteurs consorts, déclarés ne savoir signer de ce enquis, faisant l’ordonnance , la minute des présents. Est signée J. Moreau, Pierre de Jean Bouyer et Buchey, notaire royal.
Contrôlé à Civray le dernier mars mil sept cent quarante cinq par Vigant, qui a reçu trois livres dux-huit sols, approuvé en interligne et dernier pour valoir.

Sources : Archives départementales de la Vienne, 4E/1/74

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 3e


AdP 05/07-27/09/1787, v.25
Du 27 septembre 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches
Monsieur, la lettre qu’on a insérée dans votre feuille du 30 Août, est la plus capable d’intéresser tout citoyen sensible aux accidens auxquels sont exposés les Moissonneurs. L’Auteur même est digne de toute ma reconnoissance ; mais qu’il me permette de lui faire part de quelques réflexions sur la mort subite des Moissonneurs dont il est question.
Je suis un Curé de campagne, qui ne connois ni les termes équivoques ni pompeux, qui marche lentement & à pas comptés avec la maladie de mes paysans ; car en hasardant trop, on peut très aisément se plonger dans l’erreur & l’illusion : c’est pourquoi je préviens que je ne prends aucun parti sur les réflexions dont je fais part dans cette lettre.
Le Moissonneur mort dans ma paroisse, étoit dans un terrain bas, opposé à un autre terrain qui présentoit au soleil un côté concave, qui a pu faire l’effet du miroir ardent sur la tête du Moissonneur en question ; & cette poisition me fait douter, tout bas, que la fatigue & ces mêmes rayons de soleil avoient pu porter le sang au cerveau, & occasionner une apoplexie. On pourroit encore croire que les sueurs & le travail excessif ont pu arrêter la circulation du sang, & par là produire la suffocation ; car il est prouvé qu’une trop grande chaleur, jointe avec des sueurs excessives, porte le sang à un épaississement inflammatoire, & rétrécit les vaisseaux pulmonaires de manière à occasionner une mort subite ; car cet air trop sec est mille fois plus pernicieux qu’un air humide. C’est ce qui se voit dans les observations d’un Anglois, qui dit qu’en 1709 il tomba en Angleterre vingt-six pouces d’eau ; en 1714 il n’en tomba que onze & un quart, & les registres mortuaires de Londres augmentèrent de 5512 morts, & il y eut aussi une grande mortalité sur le bétail.
Il est encore prouvé que nous avons vingt-cinq mille pores qu’occuperoit un grain de sable : si à travers tant de canaux, nos Moissonneurs ont perdu les principes vivifians & les parties fines & essentielles, cela ne peut-il point leur avoir occasionné la mort subite ?
Il est sûr qu’en mangeant & buvant huit livres pesant, nous en perdons cinq livres par la transpiration insensible, & trois livres par les évacuations. Si ces malheureuses victimes avoient perdu beaucoup plus qu’ils n’avoient pris, l’action vive du soleil et la fatigue n’ont-ils point dissipé & altéré le fluide du sang, si nécessaire à la vie ?
Mais ce que je sais, c’est que le cadavre gonfla extraordinairement, & la corruption se manifesta dix minutes après la mort : les sueurs excessifs n’ont-elles point enlevé cette pesanteur d’air, dont les expériences que l’on fait avec la machine pneumatique sur les animaux, nous montrent la nécessité ?
Voilà bien des incertitudes pour un Curé de campagne trop curieux & trop minutieux observateur, qui doute encore que la trop grande chaleur & le froid excessif produisent le même effet que les vapeurs vineuses & celles du charbon.
Tous les voyageurs prétendent qu’en passant les Cordelières du Pérou, on éprouve un vomissement bilieux horrible : ils prétendent que les liqueurs spiritueuses, portées sur ces montagnes, deviennent insipides. Tout est soumis aux différentes pressions de l’air ; nous sommes nous-mêmes des baromètres vivans. Or, si l’air décompose les liqueurs les plus spiritueuses (ce dont on ne peut douter), si l’air allonge, relâche nos fibres, enfle, raccourcit & augmente une éponge, &c., pourquoi une chaleur trop vive n’a-t-elle pas pu décomposer le sang, & lui donner un degré de fermentation qui a pu tuer nos Moissonneurs ?
Un Curé qui doit vivre avec des paysans, devient souvent Médecin malgré lui, & ne peut absolument s’empêcher de joindre au don le persuader quelques légères connoissances sur la Botanique, pour aider des malheureux privés de tous secours : c’est cette perspective qui m’a fait souvent réfléchir & observer des choses indifférentes aux autres ; mais voilà ce que j’ai vu.
Je fais tous les ans, au mois de Mai, un vinaigre avec des plantes vulnéraires : la bonté de ce vinaigre est si reconnue, que le moindre enfant qui se coupe court chez moi. J’ai apperçu que le sang de mes Moissonneurs étoit épais, noir & de couleur différente des autres années.
Dans le moi d’Août dernier, j’ai eu quelques malades : j’ai fait respirer ces malades sur une glace de miroir ; leur halaine représentoit la fumée d’un poêle. Je me suis dit à moi-même : Les vomitifs agitent & échauffent la masse du sang ; l’air trop chaud a desséché les humeurs. Dès ce moment j’ai évité tous les vomitifs ; & comme je suis très persuadé que les salades, les fruits bien mûrs & les bains se chargent du feu qui nous dévore, j’en ai retiré un très grand avantage. En Médecin paysan, j’ai fait usage de ma tisanne de seigle & de polypode ; j’ai purgé avec une décoction de feuilles de bagnaudier & de jus de cerises noires ; une décoction d’écorce de cerisier sauvage & de frêne, m’a servi de quinquina ; & après ces remèdes, j’ai tâché de faire procurer à mes paysans ce qu’on refuse, & la fièvre de mes paysans a cédé à tout ce régime.
Personne ne respecte plus que moi les décisions de l’Auteur de la lettre insérée dans votre Feuille ; mais qu’il me permette de douter tout bas que le Moissonneur dont est question, ait été tué par des causes méphytiques : car, si cela étoit ainsi, ceux qui moissonnoient avec lui auroient senti quelque pression de cet air mortel : car tout air méphytique ne ménage personne ; soit vapeur, soit exhalaison, on sent une chaleur qui dévore les entrailles. Il est encore certain que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique : on prétend que c’est une huile sulphureuse, qui est un poison des plus dangereux ; on le voit par une expérience bien facile. Qu’on place du charbon allumé dans une chambre bien fermée ; qu’on mette dans le même lieu un vase plein d’eau : on verra sur cette eau une écume & un espèce de crême huileuse qui surnagent. Cette crème prouve donc que l’air méphytique est plus pesant que l’air atmosphérique, même dans le temps le plus serein. Qu’on descende dans une bouteille une bougie allumée : tant qu’il y aura de l’air pur, la flamme subsistera ; il s’attachera à la bouteille une espèce d’huile sulphureuse. Qu’on y plonge un animal quelconque : après que la chandelle sera éteinte, l’animal périra en peu de minutes ; plongez-y un second, ce dernier vivra moins que le premier, & le troisième encore moins, parce que la transpiration des premiers aura augmenté la masse de l’air mortel. D’après ces expériences, comment est-il possible que dans une plaine où l’air est dans une agitation continuelle, il ait pu se former une vapeur méphytique qui ait suffoqué un homme environné de ses camardes, qui n’ont reçu aucune pression sensible ?
On jugera mes observations comme on voudra. Je doute encore que le froid excessif soit aussi une vapeur empoisonnée, & je crois que le froid ne cause la mort que parce qu’il coagule le sang dans les extrémités, le retient dans les vaisseaux, retient les parties grossières de la transpiration, empêche la circulation, & fait porter le sang au cerveau.
Voilà, M., ce que je pense, & je croirois très fort que l’action vive du soleil, la fatigue & les sueurs excessives ont occasionné une apoplexis qui a enlevé subitement les Moissonneurs dont il est question, & non pas une cause méphytique, qui ne peut se présumer dans le cas présent.
Car tout le monde fait qu’il règne parmi les Moissonneurs une émulation très dangereuse pour eux ; ils se disputent la gloire d’avancer l’ouvrage, & de remporter la victoire : par cette imprudence, les paysans excèdent leurs forces ; les vaisseaux pulmonaires se rétrécissent par la vive pression de l’air ; le sang enflammé traverse avec peine le poumon ; les parties grossières du liquide s’accumulent, & doivent produire la mort subite.
Enfin, dans toutes mes réflexions je suis absolument de l’avis du Laboureur qui jette sans cesse de l’eau sur la tête de ceux que la vive action du soleil met dans une espèce d’apoplexie : l’expérience est la maîtresse des arts & la source des sciences.
J’ai l’honneur d’être, &c.

lundi 30 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 2e


AdP 05/07-27/09/1787, v.17
Du 30 Août 1787

Lettre de M. LEMIT, ancien Élève de l’École royale-pratique de Chirurgie de Paris, & Maître en Chirurgie en cette ville, au Rédateur des Affiches
                                   
Monsieur, la mort subite de plusieurs Moissonneurs, arrivés dans les chaleurs excessives que l’on vient d’éprouver, le peu de secours qu’on leur a portés, la facilité qu’il y a de le faire, une presque certitude de les rappeller à la vie avec un peu de soins, me portent à croire que c’est faute d’instructions & de savoir la manière de s’y prendre dans les personnes qui les entouroient, s’ils ont perdu la vie. J’ai cru pouvoir être utile, en indiquant dans votre Feuille, aux personnes charitables & à portée d’obvier à ce malheur, les moyens les plus simples d’y parvenir. Trop heureux si je réussis par là à ranimer la commisération & une tendre charité envers des malheureux qui, pour rouvrir les yeux à la lumière, n’attendent que la main secourable de ceux en faveur de qui souvent ils se sont exposés à la perdre.
Parmi les causes qui produisent l’asphyxie chez les habitants de la campagne, ces quatre sont les plus communes : la trop grande chaleur, les vapeurs vineuses, celles du charbon, & le froid excessif. Le traitement des trois premières étant le même, je prendrai pour exemple celle de la vapeur vineuse, comme la plus prochaine : traitement que l’on pourra également appliquer aux deux autres. Je tracerai celui de l’asphyxie produite par le froid, dans une autre lettre.
Lorsqu’une personne aura le malheur d’être surprise des vapeurs vineuses, comme cela est arrivé il y a quelques années à Salvert, on doit la retirer le plus promptement possible de l’endroit où elle aura été asphyxiée. Comme il est dangereux de s’exposer sans préalablement renouveler l’air, on le doit faire en occasionnant un courant d’air, & on descendra dans le tonneau ou cuve un grand brasier de charbon bien allumé, ou, à son défaut, un feu de sarmens bien secs ; on répandra ensuite de l’eau froide aux environs de la cuve, & même dedans. Ces précautions prises, on peut y descendre avec moins de danger, ayant l’attention de tenir la tête toujours bien élevée. On connoît que l’air est renouvelé, lorsqu’en y plongeant une chandelle allumée, elle s’y maintient jusq’uau fond sans paroître vouloir s’éteindre.
L’asphyxié une fois retiré de la cuve ou autre endroit méphytisé, il faut l’en éloigner le plus que vous pourrez, le mettre nud, le laver avec de l’eau & du vinaigre, l’asseoir sur une chaise en plein air, la tête soutenue dans sa position naturelle ; l’envelopper d’un drap fixé sous le menton, & puis jeter, sans discontinuer, de l’eau fraîche à plein verre sur tout son corps, & particulièrement sur le visage & sous le nez, jusqu’à ce que vous apperceviez quelques signes de vie, qui n’arrivent quelquefois qu’après plusieurs heures. Ces signes sont le hoquet, le serrement & sifflement des narines, les machoires fortement appliquées l’une contre l’autre, un vomissement de glaires épaisses & écumeuses, lequel est suivi plus ou moins tard d’un tremblement universel qui annonce le retour de la respiration. Vous saisirez avec empressement l’occasion où le malade aura la bouche ouverte, pour placer entre ses dents des petits coins ou morceaux de bois, afin d’empêcher le resserrement subit des machoires, & faciliter le moyen de mettre quelques grains de sel de cuisine sur la langue. Vous introduirez ensuite quelques eaux pénétrantes dans le nez, telles qu’alkali voilatif, eau des Carmes ; ou, à leur défaut, vous ferez brûler de la corne ou un plumail sous le nez. Cela fait le plus promptement possibvle, vous reprendrez la projection de l’eau froide au visage, jusqu’à ce que le malade ait donné des signes de connoissance plus sensibles. Pour lors il se plaint d’une douleur à la nuque, d’un tressaillement de cœur, d’un rand froid qui bientôt est remplacé par la chaleur, l’assouplissement, la foiblesse & l’accablement de tout le corps. A mesure que la connoissance se fortifie, transportez le malade dans un lit légèrement bassiné, placé dans une chambre aérée. Essuyez-le fortement avec des linges chauds ; après quoi donnez lui quelques cuillerées de la potion suivante.
Prenez, eau de vie, six cuillerées à bouche ;
alcali volatil, trente gouttes ; ou, à son défaut, eau de mélisse ou eau des Carmes, deux cuillerées.
Donnez de cette potion par demi-cuillerée, de quart d’heure en quart d’heure.
Si la respiration est laborieuse & se fait avec râlement, le pouls plein, dur & fréquent, & que le malade rende le sang par le nez ou la bouche ; qu’enfin il ait reçu quelque contusion, on pourra le saigner du bras, & jamais du pied ni du cou, parce qu’on le regarde comme malade & non comme asphyxié : car il n’est point de remède qu’on ait employé contre l’asphyxie de plus dangereux & même de plus mortel que la saignée. C’est ainsi qu’en a décidé l’Académie des Sciences, dans son dernier rapport, & l’expérience ne l’a que trop prouvé. Il n’en est pas de même des purgatifs ; la nature y invite presque toujours par un léger dévoiement : la potion suivante, plus ou moins répétée, est ce qui convient.
Prenez deux onces de tamarin, que vous ferez bouillir légèrement dans une pinte d’eau ; faites infuser pendant la nuit deux gros de séné mondé, une once de sil d’ipsum ; passez & ajoutez à la colature un grain d’émétique.
Donnez une verrée de cette boisson toutes les heures. Mais si la déglutition ne peut se faire, on insistera sur les lavemens purgatifs, faits avec :
séné, deux gros ;
cristal minéral, un gros ;
miel, une cuillerée.
On usera de ces lavemens jusqu’à ce que la déglutition soit rétablie, & alors on donnera la potion purgative ci-dessus. Pour boisson ordinaire, on donnera l’oscicrat, c’est-à-dire un mélange d’eau & de vinaigre jusqu’à agréable acidile. On pourra même lui en donner des lavemens.
Il arrive très souvent que l’asphyxié est tourmenté d’un mal de tête si violent qu’il en extravague. Comme ce mal n’est qu’extérieur, on l’apaise par des nutrocations d’oxcicrat, ou d’un cataplasme de mie de pain, appliqué sur la tête. Alors on doit purger plus efficacement.
J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 21 avril 2012

Je cousine avec Lina Cavalieri : contre-enquête




Une petite légende familiale place Lina Cavalieri parmi mes cousins célèbres.
Qui était-elle ?  Natalina dit Lina Cavalieri est une soprano, née le 25 décembre 1874 à Viterbe (Italie). Débutant dans le vaudeville et chantant dans des cafés-concerts, elle se fait remarquer par ses prestations aux Folies Bergères. Lors d’une tournée en Russie, elle rencontre et épouse le prince Bariatinsky, qui la convainc de se produire sur les scènes lyriques. Elle débute à l’opéra dans La Bohème (rôle de Mimi), puis chante à Paris et au Met dans l’opéra de Giordano, Fedora avec comme partenaire Enrico Caruso. Divorcée, elle épouse, en 1908, le millionnaire Robert Winthrop Chanler, mais ils se séparent au bout d’une semaine. L’évènement fait scandale et est à l’origine de la rupture de son contrat avec le Met.
Entre 1914 et 1921, elle s’essaie au cinéma à Hollywood, sans grand succès. Elle épouse en 1913 le ténor français Lucien Muratore dont elle se séparera en 1919. En 1926, elle fait ses adieux à la scène et ouvre un institut de beauté à Paris. Sa notoriété sera nationale, voire mondiale, et la publicité faite sur son salon de beauté sera universelle.
Elle meurt avec son quatrième mari dans le bombardement de Florence le 8 février 1944.



Valentine Favars :

D'après la légende de ma famille, donc, Lina Cavalieri s’appellerait en réalité Valentine Favars. Fille de Louis Favard et nièce de mon aïeule Mariette Favard, ayant pour frères Paul et Ludovic et pour soeur Marie, elle se serait enfuie à 17 ans de chez elle pour tenter sa chance à Paris.
Rencontrant son prince charmant russe dans la capitale, elle se fait passer pour une orpheline italienne. Valentine Favars disparaît, au profit de la Cavalieri, connue comme l'un des plus belles femmes du monde au début du XXème siècle.
A la base, cette histoire me fascinait. La connaissant depuis que je suis adolescent, cette histoire m'est longtemps restée comme acquise. Après quelques années de pratiques généalogiques, je me suis dit : « Bon, allez ! Faut justifier tout ça ! »


Contre-enquête :



Tout commence par mon aïeule Marie Favard, dite Mariette. Ses parents, Jean-Louis Favard (1813-1861) et Louise Barbier (1816-?), se sont mariés le 16 avril 1839 à Persac (Vienne). D'après le raisonnement familial, l'un de leur fils serait le père de la Cavalieri. Je leur ai donc trouvé les enfants suivants :

  1. Jean-Louis, né le 17 mars 1839 à Persac, décédé le 21 février 1841 au même lieu ;
  2. Marie-Louise, née le 10 février 1841 à Persac, décédée célibataire le 26 mai 1885 au même lieu ;
  3. Anne, née le 31 janvier 1843 et décédée le 4 avril 1847 à Persac ;
  4. Julie Victorine, née le 5 juillet 1845 à Persac, qui épouse au même lieu Jacques Chéri Jolly, le 6 novembre 1861. Je leur trouve au moins 4 enfants : Louis Victor (né en 1861), Pauline (née en 1864), Marie Élisabeth (née en 1868) et Edmond (né vers 1879) ;
  5. Marie, dite Mariette, mon aïeule, née le 17 mai 1849 à Persac et décédée le 8 février 1933 à Saint-Martin-l'Ars (Vienne). Elle fut l'épouse d'Hyppolite-Jean Guyonnet (1840-1917), épousé le 4 mars 1867 à Persac. Ce sont leurs enfants qui constituent le point de base de la Cousinade Guyonnet, à laquelle j'appartiens ;
  6. Louis, né le 3 mai et décédé le 19 juin 1851, à Persac ;
  7. un autre Louis, né le 13 juin 1852 à Persac et décédé le 9 mars 1931 au même lieu ;
  8. et enfin Augustin, né le 2 novembre 1855 à Persac et mort au même lieu le 5 novembre 1884.

En conservant l'idée de principe de la famille, le Louis Favard, né en 1852, paraissait être le meilleur candidat pour être le père de la Cavalieri. C'est donc sur lui que j'ai reporté mes recherches. Les registres d'état civil, disponibles sur internet, m'ont grandement aidé par la suite...
Nous retrouvons Louis Favard, épousant le 13 janvier 1878, toujours à Persac, Marie-Augustine Jalladeau, née en 1857. Je leur trouve quatre enfants, tous nés à Persac :
  • Pauline Augustine, née le 28 novembre 1878. Son acte de naissance mentionne en marge son décès à Paris, 12ème arrondissement, le 6 février 1961 ;
  • Louis Auguste Chéri, né le 26 août 1880, mort à Mâcon le 20 août 1902, alors qu'il sert comme soldat au 134ème Régiment d'Infanterie, dans la 5ème compagnie ;
  • Marie Joséphine Élisabeth, née le 28 mai 1882 et décédée le 14 avril 1963 à Usson-du-Poitou. De par la mention en marge, on sait qu'elle épouse Eugène Auger le 7 octobre 1935 dans ce même village d'Usson ;
  • et enfin Paul Marie, né le 3 décembre 1884 et mort le 28 octobre 1959 à Argenteuil. Il s'est marié deux fois : avec Marie-Louise Thérèse Barra le 21 avril 1908, à Persac, puis avec Marie Mathilde Louise Dondin, le 31 juillet 1920 à Paris, 4ème arrondissement.

A partir de là, je me suis aperçu que j'avais presque la réponse à ce que je connaissais de Valentine Favard : un frère Paul et une soeur Marie. Il ne me manquait plus que le frère Ludovic, que je trouvais en me rendant directement à la mairie de Persac : né Raymond Ludovic Favars, sur la commune de Coupvray (Seine-et-Marne) et mort à la Grande Guerre le 16 juin 1915 à Neuville-Saint-Vaast (inscrit par transcription d'acte en mairie de Persac).
Du coup, la première fille du couple, Pauline Augustine, devenait pour moi celle que l'on prenait pour la Cavalieri. Un coup d'oeil aux registres de recensement me confirma un certain détail, à savoir qu'on nommait cette fille aînée "Valentine" dans la vie de tous les jours :

Détail du recensement 1886 à Persac (Vienne)
On notera l'absence de la famille aux recensements de 1891 et de 1896 (déplacement probable du foyer en Seine-et-Marne), puis en 1901, on la retrouve de nouveau, diminuée de quelques-uns de ces membres :

Détail du recensement 1901 à Persac (Vienne)
J'avais pris l'habitude, lorsque j'avais un décès sur Paris en marge d'un acte de naissance, de commander un extrait sur le site en ligne de la ville de Paris. L'acte de décès de Pauline Augustine Favars me parvint peu de temps après. Pour moi, il était éloquent :


J'étais à même de reconstruire de manière sensée les évènements : Marie Jalladeau, la mère, décède probablement en Seine-et-Marne. Pauline, adolescente, s'enfuit du foyer familial pour tenter sa chance sur Paris, et rencontre/épouse un riche homme d'affaire russe, Constantin de Racouza-Soustchevki. Je n'ai pas trouvé beaucoup d'éléments sur ce monsieur, qui a été un haut responsable dans la compagnie des Frères Schneider, entreprise de métallurgie basée au Creusot (Saône-et-Loire). Je note au passage que Louis Auguste Chéri Favars est mort à Mâcon, préfecture de la Saône-et-Loire.
Cette contre-enquête m'amena à ce point. L'existence des deux mariages, Lina Cavalieri et le prince Bariatinsky, Valentine Favars et de Racouza-Soustchevki, sans doute contemporains, amena probablement la confusion entre les deux femmes.

Extrait du Petit Parisien, 24 avril 1929
Sources :
  • Fiche de Lina Cavalieri sur Wikipedia,
  • Articles du Petit Parisien, 1929 & 1930,
  • Archives départementales de la Vienne en ligne.


jeudi 19 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (7) - 1e


AdP 05/07-27/09/1787, v.15
 Du 23 Août 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Le 8 de ce mois, M., il est arrivé dans ma paroisse un évènement très alarmant.
A deux heures après-midi, on vint à la hâte me prier d’aller dans un champ absoudre & administrer un Moissonneur que la chaleur avoit jeté dans un état mortel.
Je courus & trouvai un jeune homme de vingt-cinq ans, avec un visage livide, les yeux ouverts & gonflés, le nez plein de mucus, une respiration profonde, gênée & très laborieuse ; les veines & artères paroissoient gorgées de sang bouillonnant : enfin, cette malheureuse victime m’allarma, & je n’eux que le temps de l’absoudre & de lui administrer l’extrême-onction, qu’il décéda.
Cette mort subite fit beaucoup de bruit dans ma paroisse, & le soir même je vis arriver un vieillard, qui me tint ce langage : Si j’avois été avec ce jeune homme, il ne seroit pas mort.
Ce propos m’étonna, & excita ma curiosité. Voici sa réponse.
Hier, me dit-il, mon domestique ne put résister à la grande chaleur ; il tomba dans un sillon : je courus à lui, je le trouvai sans connoissance ; son sang bouilloit ; il lui sortoit beaucoup de morve du nez. Je le fis porter à l’ombre, & l’appuyai sur des gerbes ; je pris ma buire (*), & lui lavai le haut de la tête. Peu de temps après, mon malade reprit connoissance, & me fit connoître le bien que lui procuroit mon eau. J’épuisai tous les vases que nous avions portés dans les champs ; il revint très bien ; & je suis sûr, ajouta le vieillard, que si on avoit employé le même remède, on auroit sauvé le Moissonneur qui a péri devant vous. L’expérience m’a prouvé souvent que c’étoit là le remède le plus prompt & le plus sûr.
On vient encore de m’assurer qu’il étoit mort au milieu des champs deux Moissonneurs dans deux paroisses voisines.
Voilà plusieurs jours qu’à midi précis le thermomètre de M. de Réaumur est monté au 32e degré.
Les malades se multiplient ; & comme quelques succès me rendent souvent Médecin malgré moi, au moindre mal je suis appellé par mes paroissiens. Depuis huit jours, j’ai guéri plusieurs Moissonneurs avec un remède très simple & naturel. Aussitôt que je suis arrivé chez mon malade, je fais remplir un chaudron d’eau très peu tiède. Je fais laver mon malade depuis la tête jusqu’aux pieds ; je lui fais frotter la peau, & le fais placer dans son lit. Après soleil couché, je favorise la transpiration, & guéris mes malades.
Comme l’on m’a assuré que ma lettre sur votre Jardin botanique n’a pas plu à MM. Les Épiciers & Droguistes, ils adopteront peut-être encore moins ce remède qui est plus commun que les herbes dont je fais usage : mais je laisse le champ libre à l’opinion, sans en craindre la discussion. On me fait souvent le reproche d’aimer les paysans jusqu’à m’abaisser à leur donner moi-même des lavemens : mais ces reproches ne m’affectent point. Si je montre à mes paroissiens ma sensibilité, je suis sûr de leur confiance : il me seroit trop long d’analyser combien cette confiance me fait connoître leurs mœurs et leurs caractères, & combien la religion y trouve son avantage.
Il est bon de détruire des erreurs accréditées même par le témoignage des nations & des siècles ; mais on ne droit pas rejeter trop légèrement des opinions qui, au premier coup d’œil, paroissent absurdes, puisque le temps & le hasard en justifient tous les jours la vérité.
Je peux dire qu’on s’instruit souvent beaucoup mieux avec un bon Laboureur qu’avec des traités d’Agriculture ; & si le langage du vieillard de ma paroisse m’a donné une leçon plus sûre que tous les ouvrages d’Hippocrate, j’apprends de même tous les jours qu’il faut souvent garder l’équilibre du doute, & balancer les moyens.
J’ai l’honneur d’être, &c.

(*) Vase de terre où l’on met l’eau des Moissonneurs

lundi 16 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (6)


AdP 05/07-27/09/1787, v.3
Du 12 juillet 1787

Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à un de ses amis

Je vous remercie, mon ami, de votre lettre, qui m’apprend l’heureux dessin d’un jardin de Botanique ; je voudrois que tout le monde aimât les herbes & les bois comme moi ; l’on verroit bientôt la Botanique devenir un amusement, & l’objet de l’attention générale. Il ne faut, pour en montrer l’utilité & la nécessité, que réfléchir sur les tromperies, les brigandages & le charlatanisme des Droguistes & Épiciers étrangers. Il semble que les remèdes étrangers ne doivent plus répondre aux espérances de nos Médecins : tout devient douteux & suspect ; on imite la couleur, on communique l’odeur : les Droguistes ont une main divine, qui colore l’ipecacuanha, la manne, la rhubarbe & le quinquina, quoique même tous ces remèdes seroient pourris, rances & moisis. On doit frémir quand on sait qu’il se vend quatre cent fois plus de quinquina en France, que l’Amérique n’en peut fournir. On ne doute plus par expérience qu’il se débite mille fois plus de manne, que la Calabre & la Sicile n’en peuvent produire. On est sûr, d’après l’aveu des Négocians même, que la salsepareille & autres remèdes du Pérou & du Brésil, sont très communs chez les Apothicaires François, mais très rares en France. Il est encore certain que les baumes de Giléad & de Copahu sont tirés avec une petite inscription, mise seulement sur une petite bouteille. Ce qui est effrayant, & ce qui devroit faire triompher nos plantes indigènes, c’est que l’opium, le mercure et l’antimoine n’ont pas par tout une propriété égale ; la méthode de préparer ces remèdes est devenue très arbitraire, la balance ne peut plus rien régler sur les doses. Je frémis encore de vous dire que le vert-de-gris sert même à colorer une partie de nos médecines ; il entre par tout, jusques dans nos crêmes, nos dragées & patisseries. Le plus bel art du jour est d’altérer, contrefaire tout ce qui doit nous nourrir & nous purger ; ce qui est le plus cher, est le plus maltraité & le plus dangereux : les vins d’Alicante, du Rhin, &c., ne sortent plus du raisin, ils se font avec les boutiques d’Épiciers : en bonne santé, on voit sur une table un danger éminent ; en maladie le danger est purement à côté de votre lit : votre Médecin pourroit répondre de votre rétablissement, s’il pouvoit répondre de ses remèdes ; mais s’il réfléchit sur la fraude & la manœuvre de la cupidité des Droguistes, il tremblera en hasardant. Si votre Médecin réfléchit, il craindra l’ignorance de l’apprenti, l’ambition de la femme, la mal-adresse de la servante de l’Apothicaire, du Droguiste & de l’Épicier ; sans parler même du vaisseau & de la mer. Il ne voit souvent qu’une couleur empruntée, qu’un poids ajouté par des mixtions, une pourriture & moisissure cachées avec art. Entrez chez un Apothicaire, vous verrez tous les jours des Paysans demander de l’émétique, sans parler de leur état, ni de leur hernie & descente. Il m’est arrivé très souvent de voir ces Paysans se plaindre de ce qu’on leur donnoit peu d’émétique, &, croyant que cinq grains n’étoient pas suffisans, ils demandoient double dose. J’ai vu une dispute chez un Apothicaire sur cet article : je montrai l’erreur du Paysan, qui disputoit, en empoissonnant son chat avec la dose qu’il demandoit.
S’il seroit trop long pour moi d’analyser les dangers que nous offrent les remèdes étrangers, il me seroit très facile de vous prouver la nécessité de nous servir des plantes indigênes. Il est sûr qu’il existe dans nos bois, nos jardins, nos prés & nos ruisseaux, des plantes meilleures que toutes les plantes exotiques : elles sont des substituts fidelles, sûrs & immanquables, au quinquina, à la rhubarbe, au séné & à l’ipecacuanha. Les auteurs des Essais des Plantes indégênes n’en doutent plus. Le cabaret, l’herbe à Paris, les violettes & vingt autres valent mieux que l’ipecacuanha. Je pose en fait que n’autre baguenaudier vaut mieux que le séné du Levant. Il est sûr que l’écorce des trois saules, le marronnier d’Inde, le putiel, le frêne, le prunellier, valent plus que le quinquina. La racine d’houblon a étonné les Auteurs des Essais de Matière médicale indigêne, par les effets plus sûrs que la salsepareille, & ainsi des autres, qui feront toujours triompher nos plantes. Penser même le contraire, ce seroit attaquer la bonté de celui qui a prévu & prévenu tous nos besoins, en faisant naître sous nos yeux, nos mains & nos pieds, trois mille plantes existantes en France. Mais hélas ! les hommes ne connoissent de bon, beau & merveilleux, que ce qui est cher & vient de loin ; & je suis sûr que c’est ce qui est le plus fraudé & le plus dangéreux. Dieu veuille que cette erreur qui détruit les plus grandes maisons de nos jours, puisse s’anéantir, & qu’au lieu de donner la préférence à l’étranger, on recherche ce qui est conforme à notre climat, notre tempérament & notre constitution ? En étudiant & recherchant les vertus des plantes indigênes, on épargneroit beaucoup d’argent, le nombre des victimes seroit diminué, les tempéramens moins épuisés, & les morts subites moins communes.
Ainsi, mon cher ami, je vous félicite sur le plaisir que vous ressentez d’avance d’aller prendre des leçons au Jardin de Botanique ; je vous connois des qualités qui m’annoncent que vous ne vous arrêterez pas au jardinage & à la culture, mais à la connoissance essentielle des vertus des plantes. J’ai l’honneur d’être, &c.

samedi 14 avril 2012

Lettres d'un Curé des environs de Civrai (5) - 2e


AdP 05/03-28/06/1787, v.23
 Du 14 juin 1787
 Agriculture

Fin de la Lettre d’un Curé des environs de Civrai, à l’Auteur des Affiches

Ceux qui au contraire labourent & préparent leurs terres en hiver, ne trouvent plus de chaume ni sels ; les vents & la chaleur ont tout enlevé, & une terre tenace et froide, comme la nôtre, forme des masses que la pluie, ni la neige, ni la gelée ne peuvent diviser. L’expérience me prouve tous les ans qu’un labour bien préparé évite beaucoup de peine & procure beaucoup plus de blé que tous les autres : cette vérité n’est puisée que dans des observations suivies, faites après des comparaisons évidentes.
D’ailleurs on convient que le seigle doit être semé dans la poussière : ainsi, pour entretenir la terre dans cet état, il faut donc éviter les labours d’hiver ; il faut que la saison & les herbes aident à diviser & émietter nos terres froides & tenaces.
La clef de nos greniers est dans la main des Laboureurs, si l’Agriculture est notre trésor : il faut donc la perfectionner, & je ne cesserai de dire que c’est du premier labour préparatoire que dépend tout le succès de l’Agriculture. Voyons maintenant le temps des semences.
En fait de labour & de semence, je ne parle que pour nos terres argileuses et froides ; &, en admettant le principe de nos Laboureurs, le seigle soit être semé dans la poussière, il faut préparer & semer de bonne heure.
Dans une terre froide il faut procurer de la force au blé pour résister aux fortes gelées : quand la terre est bien préparée, les racines fibrées pénètrent, & plus il y a de canaux nourriciers & de matériaux pour la sève, mieux le blé résiste, végète & produit un grain nourri.
D’ailleurs ce n’est point en ville ni dans un cabinet qu’on peut raisonner sur l’Agriculture ; mais depuis six ans je n’ai plus douté qu’une terre mal préparée retient toujours la fraîcheur, au lieu qu’une terre mal préparée se durcit & ne forme qu’une masse sèche qui ne peut être pénétrée par la rosée.
Qu’on examine dans les belles matinées du mois de Mai, une pièce de terre, dont une moitié sera bien préparée & semée, & l’autre moitié mal préparée & mal semée ; l’on verra que la première aura un dépôt plus abondant de rosée que la dernière, & que le blé trouvera plus de moyens pour prospérer, &c.
Enfin mes Laboureurs restèrent convaincus, 1° que les plantes rendent plus à la terre qu’elle ne donne ; 2° que c’est souvent du premier labour préparatoire que dépend notre récolte ; 3° qu’on ne sauroit trop tôt semer dans nos terres argileuses & froides ; 4° que labour d’été peut valoir fumier, si on enfouit de bonne heure le chaume, &c., &c.
Je crois, M., que ce système ne peut-être contrarié : il est fondé sur l’expérience & sur des principes qu’on ne peut absolument contester. En qualité de citoyen, je me crois obligé de coopérer au bien public.

J’ai l’honneur d’être, &c.